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La trilogie flamenca : Noces de sang (2)

Un film de Carlos Saura
Avec Antonio Gades, Cristina Hoyos, Juan Jiménez, Pilar Cárdenas
Drame | Espagne, France | 1981 | 1h12
« Noces de sang » ou l’art de filmer le flamenco

Qui mieux que Carlos Saura sait filmer le flamenco ? Qui mieux que le réalisateur espagnol sait même filmer la danse ? Il vous suffit de voir (ou revoir) « Les Noces de sang » au cinéma dès le 7 août 2019 pour vous en apercevoir…

Carlos Saura et l’amour de la danse

Très prolifique, Carlos Saura est connu en France pour son « Cría cuervos » et sa célèbre bande originale, « Porque te vas ». On l’aime aussi pour son sublime « ¡Ay, Carmela!» (1990) où trois comédiens sont piégés en territoire ennemi durant la Guerre civile ; pour son pamphlet anti-franquiste échappant à la censure « La Chasse » (1966) ou encore pour son puissant « Peppermint frappé » (1967).

Mais là où le cinéaste espagnol excelle, c’est assurément dans l’art de filmer la danse, et plus précisément le flamenco. « Sevillanas » en 1992, « Flamenco » en 1995, « Tango » en 1998, « Salomé » en 2002, « Iberia » en 2005, « Fados » en 2007, « Beyond Flamenco » en 2015… Il a exploré et sublimé le folklore chorégraphique espagnol et latino-américain avec brio tout au long de sa carrière.

Et cet amour pour la danse transcrit à l’écran a commencé en 1981 avec « Noces de sang ». Il y filme Antonio Gades et sa troupe qui interprètent en mouvements et en chanson l’œuvre de Federico García Lorca écrite en 1933. C’est le début de sa trilogie flamenca qui sera suivie par « Carmen » (1983) et « L’Amour sorcier » (1986).

« Noces de sang » : de Lorca à Gades

À l’occasion de sa sortie au cinéma en version restaurée le 7 août 2019, on (re)découvre son modus operandi unique, un croisement entre réalité et fiction. Le metteur en scène démarre son film par la préparation de la loge des artistes puis leur arrivée. Ils se saluent, installent leur maquillage, accrochent leurs photos sur les miroirs, se coiffent…

Certains s’échauffent les doigts et les cordes vocales, répètent une chanson, d’autres discutent et parlent trac. Puis Antonio Gades raconte son parcours. On ne voit pas ses lèvres bouger mais on l’entend expliquer comment il en est arrivé à la danse : obligé de travailler très jeune, il a enchaîné les petits boulots avant d’intégrer la troupe de Pilar López qui l’a découvert.

Après s’être maquillé, il se rend en salle de répétition où il est rejoint par le reste de la troupe. Ils s’échauffent ensemble sous l’œil avisé de Gades qui annonce ensuite une répétition générale costumée.

Des coulisses, les spectateurs passent alors à l’histoire des « Noces de sang ». On est happé par le drame qui se joue devant nous : le jour de son mariage, une fiancée lutte contre son amour irrépressible pour Leonardo. Les chansons, les gestes et les expressions des danseurs nous transportent au cœur de cette tragédie qui s’annonce inévitable.

Le talent unique du cinéaste espagnol

On oublie qu’il s’agit d’une salle de répétition, qu’il s’agit d’artistes que l’on a vu se confier quelques minutes auparavant, que Leonardo n'existe pas vraiment… Carlos Saura et sa caméra nous entraînent dans un ballet où mains et bras expriment les sentiments profonds des personnages.

Des plans larges aux plans serrés, le réalisateur passe ensuite à la vision subjective d’un homme guidé par sa passion, cherchant sa bien-aimée parmi la foule. Sa façon de filmer nous laisse deviner la colère de la mère du fiancé, le désespoir de la femme de Leonardo puis la détermination de l’homme bafoué.

Mais plus que nous raconter une histoire en images, Carlos Saura accompagne les corps des danseurs, leurs mouvements, les traits de leur visage qui tantôt grimacent tantôt s’illuminent. Chaque prise de vue sert à nous faire vivre le spectacle au plus près.

Ce talent unique pour filmer la danse diffère des plans larges ou froids que l’on observe bien souvent chez les autres réalisateurs. Carlos Saura épouse la chorégraphie et parfois même la sublime. Tout amoureux de la danse sera admiratif. Et tout néophyte sera subjugué…

Si vous n’avez pas encore eu la chance d’en être témoin, il est temps de vous faire une séance de rattrapage en salles cet été avec les « Noces de sang », « Carmen » ou « L’Amour sorcier ». Vive le flamenco et vive Carlos Saura...

Charlotte Loisy


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