Films espagnols

Peppermint frappé, de Carlos Saura - Affiche du film

Peppermint frappé

Un film de Carlos Saura
Avec Géraldine Chaplin, José Luis López Vázquez, Alfredo Mayo, Emiliano Redondo
Drame | Espagne | 1967 | 1h32
Peppermint frappé : l'obscur objet du désir
Quatrième long-métrage de Carlos Saura, Peppermint frappé ressort aujourd’hui en version restaurée. Ce film marque un tournant dans la filmographie du cinéaste et met à nu les frustrations et les névroses de la bourgeoisie sous le franquisme.
A Cuenca, Julián, radiologue, tombe amoureux d'Elena, la femme d'un ami d'enfance tout juste retrouvé. Rejeté par celle-ci, il projette ses désirs sur Ana, une infirmière qui travaille avec lui, et entreprend de la transformer en Elena. Commence alors un étrange jeu pervers qui ne laissera personne indemne...

En 1968, la projection du film lors du Festival de Cannes fut interrompue par un groupe de cinéastes de la Nouvelle Vague mené par Truffaut et Godard. Ces derniers souhaitaient manifester leur solidarité avec les mouvements sociaux de mai 68. Ce n'est que partie remise, car la même année le film recevait l'Ours d'Argent au Festival de Berlin. Presque cinquante après, Peppermint frappé retrouve enfin le chemin des salles obscures.

Peppermint frappé brocarde la bourgeoisie de province

En traitant la guerre civile et la violence qu'elle engendre dans La Caza en 1966, Carlos Saura s'affirme comme un cinéaste engagé, mais aussi comme le porte-parole d'un Nuevo Cine Español, qui dans les années 60 cherchait à rompre avec la production cinématographique franquiste. Avec Peppermint frappé, le réalisateur s’intéresse cette fois-ci aux individus privilégiés par le régime. En mettant en évidence les fantasmes et les frustrations sexuelles de la bourgeoisie, Saura propose une radiographie du couple. Avec les films Stress es tres, tres (1968) et La Madriguera (1969), il continuera de décliner cette nouvelle thématique.

Si la critique acerbe qu'il dresse dans son film est tangible, c'est grâce aux nombreux procédés (métaphore, allégorie, symbole) auxquels il a recours et qui lui permettent de passer entre les griffes de la censure. A travers les paysages et les protagonistes, Saura observe donc le franquisme. Il filme la ville de Cuenca figée, ses rues vides, ses maisons accrochées sur la falaise entre le ciel et le vide, sous une lumière automnale. Cuenca est la métaphore limpide de l'Espagne de Franco. Les paysages arides et désolés qui entourent la ville font écho aux désirs réfrénés de Julián. Une image qui s'oppose à cette autre Espagne incarnée par le personnage d'Elena, une étrangère un peu délurée qui fait entrer dans ce pays silencieux la modernité, la mini-jupe, les faux-cils et la musique pop. Une Espagne qui vit ici les dernières heures du franquisme alors que ses frontières s'ouvrent avec l'arrivée du tourisme. Dans le film, les personnages boivent du peppermint, un apéritif français à la mode dans les années 60.

Double jeu pour Geraldine Chaplin

Peppermint frappé marque aussi la rencontre à l'écran de Geraldine Chaplin, actrice avec qui Saura partagera sa vie privée mais aussi cinématographique pendant dix ans : Ana y los lobos (1972), Cria Cuervos (1975)... Dans ce film, l'actrice interprète simultanément et avec brio deux rôles de femmes: Ana et Elena. L’une brune, froide et timide, l’autre blonde, sexy et fantasque.

Clins d’œil à Buñuel et Hitchcock

Carlos Saura dédie Peppermint frappé à son maître Luis Buñuel, à l'origine de sa vocation de cinéaste. Le scénario aux accents surréalistes évoque Buñuel, qui tourne la même année Belle de jour: dans ce long-métrage, il pose lui aussi un regard acide sur la bourgeoisie.

Alfred Hitchcock s'invite également dans le cinéma de Saura. Afin de créer le double d'Elena, Julián impose à Ana un maquillage, des vêtements, une allure générale qui accusent un peu plus cette similitude. Les deux femmes se rejoignent pour ne faire plus qu'une, jusqu'à nous faire douter de leur véritable identité. Ce double rôle et ce recours cinématographique rappellent étrangement le personnage de Kim Novak dans Sueurs froides (1958).

Elise Chevillard


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