Interviews

Carlos Saura et la censure

Le détournement est au fondement de la culture espagnole. 
Carlos Saura en est à 75 ans à près d'une quarantaine de films à son actif, dont certains font aujourd'hui partie du patrimoine cinématographique espagnol (La Caza, Ana y los Lobos, Cría cuervos, Carmen, El Amor Brujo, Mamá cumple cien años...). Nous avons profité de sa venue lors du Festival du Cinéma Espagnol de Nantes en 2007 pour lui poser quelques questions sur le thème de la censure au cinéma et sur l'émergence supposée d'une Génération 2006 de jeunes cinéastes.
Carlos Saura
Jusqu'à la mort de Franco, vous avez cherché des formes intermédiaires pour dire ce qu'il n'était pas possible d'évoquer frontalement. Pouvez-vous nous rappeler cette période où vous cherchiez à contourner la censure ?

Si vous regardez bien, la censure a toujours existé en Espagne sous une forme ou sous une autre. Même durant le Siècle d'Or, des écrivains aussi célèbres que Cervantes, Quevedo ou Lope de Vega connurent des difficultés avec le pouvoir en place. Si l'on part de cette idée, la culture espagnole peut être vue sous un aspect plus métaphorique. Il y a par exemple plusieurs niveaux de lecture de Don Quichotte. Le détournement fait partie de notre personnalité et de notre manière de raconter les choses. Goya, Buñuel, Picasso ont beaucoup utilisé le jeu de l'imagination. Ce n'est pas une imagination basée sur des contes de fées mais sur des choses bien réelles et concrètes : les désirs, les rêves, les cauchemars... Cela fait partie d'une tradition culturelle espagnole.

Cette forme narrative m'a toujours intéressé parce qu'elle enrichit le récit. Au lieu d'utiliser une forme documentaire, qui ne ferait allusion qu'à une réalité immédiate, il est possible de développer un espace faisant appel à plus d'imagination en jouant sur le temps, sur l'espace, la pensée... J'ai beaucoup travaillé sur ces différents mondes qui me passionnent. Les grands maîtres du cinéma européen de ma jeunesse comme Luis Buñuel, Ingmar Bergman, Federico Fellini travaillaient aussi sur des phénomènes imaginaires, quoique sur des terrains certes éloignés. Buñuel représentait un côté plus brut, plus espagnol, un univers apparemment basique mais finalement très sensible. Fellini faisait un cinéma beaucoup plus méditerranéen, très coloré, à l'imagination explosive. Ingmar Bergman représentait le cinéma nordique, une cinématographie beaucoup plus lente mais tout aussi fantastique. Ce sont trois maîtres qui ont beaucoup influencé mon travail.

Pour en revenir à la censure sous le régime franquiste, je peux vous dire qu'elle était moins sévère que l'on ne peut le penser. Il y avait des thèmes que l'on ne pouvait pas aborder et il est vrai qu'il y a des films qui ont été détruits par la censure. J'ai toujours essayé de ne pas m'arrêter à cela et d'aller de l'avant, même dans les moments difficiles. Je vais vous raconter une anecdote autour de Ana y los Lobos. Ce film a été interdit à sa sortie, et c'est paraît-il Franco lui-même qui aurait autorisé sa diffusion. Intrigué, il l'aurait visionné et aurait déclaré que le film pouvait sortir parce que personne n'irait le voir... Je ne sais pas si l'histoire est véridique.

Existe-t-il encore des barrières à la création cinématographique ?

Aujourd'hui, on ne peut plus faire un film sans le soutien d'une chaîne de télévision. Cela représente une grande limitation en terme de sujets abordés et de budgets alloués. La télévision n'aime pas faire des expériences. Elle préfère que l'on raconte des histoires simples. On impose un rythme que les jeunes sont de plus en plus habitués à voir et c'est très difficile d'aller à l'encontre de cela. Il y a toute une éducation visuelle qui se construit autour de la télévision et du jeu vidéo. Certains films privilégient alors un tempo rapide au détriment souvent de la réflexion.

Le Festival du Cinéma Espagnol de Nantes parle d'une "Génération 2006" faite « d'une pléiade de réalisateurs ayant fait irruption dans le secteur avec des premiers films encensés par la critique, plébiscités par le public et primés dans de nombreux festivals ». Partagez-vous ce point de vue de l'émergence d'une nouvelle génération de cinéastes espagnols ?

La terminologie « nouveau cinéma espagnol » a été utilisée à maintes reprises durant les décennies précédentes. Il faut se méfier de ces étiquettes qui au fond ne veulent rien dire. Il n'y a pas de jeune cinéma espagnol. Je trouve les films de Buñuel et de Bergman très jeunes. Je comprends néanmoins que les jeunes générations de cinéastes veuillent se démarquer de leurs prédécesseurs. Il faut bien, d'une certaine façon, tuer ses pères pour pouvoir voler de ses propres ailes. Pour en revenir à la question, je n'ai pas vu d'avancées au niveau de l'image. Les avancées sont du côté technique avec la démocratisation des outils numériques. Sans parler de qualité ou de talent, tout le monde aujourd'hui a la possibilité de faire un film. Certains jeunes réalisateurs ont beaucoup de talent, d'autres non, et l'on ne peut pas présager de leur carrière à venir.

Ce qui m'inquiète actuellement, c'est de voir que les modes passent très rapidement. Tous les quelques mois survient un changement brutal, dans la façon de s'habiller, dans la publicité, etc. J'ai peur qu'une part du cinéma que l'on fait aujourd'hui ne corresponde qu'à des modes très éphémères. Il n'y a pas d'approfondissement et une bonne partie du cinéma espagnol actuel se révèle très superficielle. Ce phénomène se retrouve dans tous les pays du monde, personne n'y échappe. Certains films peuvent avoir un très grand succès alors que ce sont de véritables navets, et de très bons films sont voués à l'anonymat le plus total. Nous allons plus vers les films qui bénéficient d'une bonne promotion en ratant certainement des bijoux méconnus. Cette réalité est très forte à présent bien qu'elle ait finalement toujours existé. Il y a de jeunes réalisateurs espagnols très intelligents mais, sur une centaine de films produits l'année dernière, il serait prétentieux de dire qu'il y en a plus de cinq qui sont extraordinaires, une quinzaine sont bons et le reste est banal. Pendant six ans j'ai été professeur dans une école de cinéma et l'on avait le même problème. Ces étudiants voulaient faire un cinéma différent, rompre avec le passé, et, sur cent élèves, il y en a seulement quatre ou cinq qui ont fait un excellent cinéma.

Je voudrais revenir à Cría cuervos, qui est ressorti en France il y a peu. Pouvez-vous m'expliquez la présence dans le frigo de pattes de poulet. J'y vois une sorte de clin d'oeil au cinéma surréaliste de Buñuel...

On en revient aux pattes de poulet dans tous les pays où je suis allé présenter Cría cuervos. En Russie, aux États-Unis, la première chose que l'on m'a demandée c'est : « Qu'est-ce qu'elles font là, ces pattes de poulet ? ». Pour moi c'est une torture ! Il est vrai que la patte de poulet peut avoir une signification magique, dans l'exorcisme par exemple, mais ce n'était pas mon intention première. Vous allez sans doute être très déçu mais ma mère avait l'habitude de faire des soupes avec ces pattes de poulet. Il y en avait donc toujours dans le frigo. Maintenant, vous pouvez penser ce que vous voulez...

Thomas Tertois



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