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Carlos Saura - Don Giovanni, naissance d'un opéra

Je suis d'un égoïsme terrible : je fais les films pour mon grand plaisir. 
Fin mars, Carlos Saura était invité par le 20ème Festival du cinéma espagnol de Nantes pour présenter en avant-première son dernier film, Io, Don Giovanni, dans lequel il retrace la naissance de l'opéra composé par Mozart et écrit par Lorenzo Da Ponte. La projection se déroulait à l'opéra de Nantes, sous les yeux des 500 spectateurs répartis sur 4 étages, créant un impressionnant effet de miroir entre le film et la salle. Assis dans les gradins, se faisant parfois face, les spectateurs d'aujourd'hui regardaient ceux du XVIIIe siècle contempler l'opéra de Mozart. Pouvait-on imaginer lieu plus approprié à ce réalisateur qui consacre intégralement ces derniers films à la musique et aux jeux de perspectives ? Le lendemain, il répondait aux questions des journalistes réunis à l'Hôtel de France...
Carlos Saura
Paul Douglas Grant (Films International): Avec votre dernier film, Io, don Giovanni (Moi, Don Juan), on est loin de Deprisa, deprisa ou de Cría Cuervos, sauf peut-être au niveau de l'importance de la musique. Quel fil conducteur voyez-vous dans cette trajectoire?

Je ne sais pas... Je déteste faire ma propre psychanalyse. Peut-être qu'il y a trois chemins différents dans mon cinéma. Le premier serait les films qui ont une histoire. Le deuxième, les films avec des personnages espagnols que ne sont pas les miens, comme Goya, San Juan de la Cruz ou encore Borges. Le troisième correspondrait aux films musicaux. Ces films représentent pour moi la possibilité d'expérimenter dans tous les domaines : la lumière, la scénographie... C'est complètement différent des films de fiction, avec des dialogues. (...) Par exemple, tous les décors du film Io, don Giovanni sont des immenses agrandissements de photos imprimées sur support plastique, et c'est grâce à la lumière qu'on passe au travers d'une photo. L'idée était de faire un film qui soit un mélange d'opéra, de théâtre et surtout de cinéma. De manière générale, je pense que c'est une évolution dans mon travail. Vous savez qu'il y a des évolutions vers l'avant et d'autres vers l'arrière... (Rires). Pour moi, chaque film est une nouvelle expérience où le risque est nécessaire. Sans risque, mieux vaut abandonner le cinéma et faire autre chose.

Daniel Touati (Cinespagne.com): Quand on voit votre film, on pense forcément à Amadeus, réalisé par Milos Forman, qui propose une interprétation différente sur Mozart. Pourriez-vous nous parler de la manière dont il a influencé votre film?

Je pense qu'Amadeus est un grand grand film. Pourtant, tout ce que j'ai lu par ailleurs montre que les relations entre Mozart et le compositeur Salieri telles qu'elles sont présentées dans Amadeus sont fausses (...). Je suis aussi totalement en désaccord avec les personnages de Mozart et de sa femme, l'idée que j'avais était vraiment différente. J'ai un grand respect pour Mozart, car c'est un personnage un peu fou peut-être mais toujours normal. Ses relations avec les femmes étaient très cordiales, très amoureuses, tout le contraire du film Amadeus. Mais j'aime beaucoup le film de Forman.

Daniel Touati: Les deux films ont en commun d'aborder Mozart par le biais d'un personnage qui n'est pas Mozart. Dans Amadeus, il s'agit d'un autre compositeur, Salieri, et dans votre film il s'agit de Da Ponte, celui qui a écrit le livret de l'opéra. Est-ce parce qu'il est moins facile d'aborder un génie en le montrant directement?

L'idée du film, c'est la relation entre Da Ponte, Casanova et Mozart, ce n'est pas la vie de Mozart. On a déjà fait une quarantaine de films sur sa vie et pour le moment, ça ne m'intéresse pas. Ce qui m'intéresse, c'est la manière dont se construisent les œuvres. Comment on crée un opéra, un roman, une peinture? Quel est le processus? Comment peut-on inventer Don Giovanni, ce formidable opéra? Pour moi, l'unique manière d'arriver à montrer ça, c'était la relation entre Da Ponte et Mozart, cette relation d'amitié, de jeu, d'intimité.

Véronique Escolano (Ouest-France) : Le "Io" de Io, Don Giovanni, c'est Da Ponte, c'est Casanova, c'est vous?

C'est toujours la même question: « Mais, est-ce que c'est vous, Don Giovanni ? » (Rires). J'aimerais être Don Juan. Non, en fait ce n'est pas vrai. Tous les féministes disent « Cet espèce de hijo de puta ». (Rires) C'est vrai que c'est un personnage terrible, Don Giovanni, un imbécile. C'est un mythe. Moi, je pense que c'est un imbécile. La seule chose qu'il fait dans la vie, c'est faire l'amour avec des femmes. Tous les jours... Horrible ! C'est très fatigant. Il ne pense jamais. Il ne fait rien d'autre. Don Juan, c'est le subconscient masculin. Don Giovanni, c'est l'homme qui aimerait être Don Juan. (...) Freud dit que dans chaque homme il y a un morceau de Don Juan et dans chaque femme il y a un morceau de Carmen.

Daniel Touati: Est-ce que vous pourriez nous parler un peu plus précisément du tournage même du film? Comment est-ce que vous fonctionnez avec les acteurs et les chanteurs?

Je n'ai jamais de grands problèmes avec les acteurs. Je ne sais pas pourquoi. Je pense que les grands acteurs sont des êtres très fragiles. Plus ils sont grands, plus ils sont délicats. Une fois qu'il y a une relation de confiance entre les acteurs et le réalisateur, tout va bien et devient facile. Je fais seulement de petites corrections. Je pense qu'il est totalement inutile de dire « Non, tu dois le faire comme ça! ». On doit faire confiance aux acteurs. Le grand problème est qu'il faut bien choisir car si tu choisis mal, c'est la catastrophe. Je me fie à l'intuition. Parfois, je vois des essais où les acteurs sont formidables, mais c'est mieux de parler avec eux et de sentir la relation. Quant au point de vue technique, je n'ai jamais de problèmes. Je suis photographe et j'ai donc une facilité pour la technique. Normalement, je fais une répétition de chaque scène. Une fois que j'ai tout réglé, le jeu des acteurs, leurs positions, je place la caméra au dernier moment. J'improvise beaucoup, j'aime changer d'idée car je déteste illustrer mes propres idées. Comme tous les réalisateurs, j'ai forcément déjà une image du film dans la tête. Mais je déteste faire le film que j'avais en tête, alors je fais un effort pour faire un film différent. Quelquefois c'est impossible.

Daniel Touati: Je me permets une question un peu plus personnelle. Quand je lui ai dit que j'allais vous rencontrer, ma mère m'a fait promettre de vous dire qu'elle s'est passionnée pour le tango après avoir vu votre film Tango... (Rires).

Formidable! Tout le monde doit danser le tango, mais pas comme on le danse en Europe où c'est la catastrophe, comme dans le tango de Bertolucci, qui est d'ailleurs un très bon film. Quand je suis arrivé en Argentine, je pensais que je dansais très bien, le rock'n roll, le twist, le tango... J'ai commencé à danser le tango et on m'a dit : « S'il te plaît..., ne danse pas comme ça, sinon on va te tuer ici à Buenos Aires » (Rires). Il n'y avait aucune relation entre le tango comme on le dansait en Europe. On peut te tuer. Je n'ai plus jamais dansé le tango en Argentine, juste chez moi, caché.

Daniel Touati: Je faisais cette remarque pour vous demander comment vous vivez cette influence de vos films sur le public. Je ne parle pas de l'influence sur un courant intellectuel ou sur d'autres cinéastes mais sur le public.

Je suis d'un égoïsme terrible. Je fais les films pour mon grand plaisir. J'ai réalisé une quarantaine de films et je les ai tous faits pour moi-même. C'est terrible à dire mais c'est la vérité. Des fois cela se passe bien avec le public, des fois non, comme dans la vie. Mais quand tout le monde aime le film, comme hier à l'opéra de Nantes lors de la projection de Io, Don Giovanni, c'est une grande satisfaction. C'est impossible de faire un film si je pense que tout le monde doit le voir et l'aimer. Je crois que s'il y a des choses que j'aime, alors d'autres personnes vont aimer le film. (...) Je me rappelle de deux autres fois équivalentes à cette projection, une fois à Cannes avec Carmen, et une fois avec Tango.

Daniel Touati: Vous avez réalisé de nombreux films, dont vous avez parlé dans beaucoup de conférences de presse comme aujourd'hui et devant un très grand nombre de journalistes. Ce moment où vous parlez de vos films et expliquez votre travail est-il important pour vous?

Ça ne m'intéresse pas. Je le fais par respect. Je ne revois jamais les films que j'ai faits, je n'aime pas les films que j'ai faits. J'aime Don Giovanni et Flamenco, Flamenco (le dernier film qu'il vient de tourner après Io, Don Giovanni).

Daniel Touati: Le seul intérêt est donc de militer pour les films que vous venez de porter?

Une fois j'ai dit à mon premier producteur Elias Querejeta, avec qui j'ai fait 7 ou 8 films sous le franquisme (La Caza, Cria Cuervos...) : « Si tu veux on signe un contrat : je fais un film par an, je finis le film et puis je reste totalement en dehors du film. Je ne veux plus rien en savoir. » Il m'a dit « Non, impossible, tu dois aller aux festivals! ». C'est un petit sacrifice que j'accepte comme professionnel. Pourtant je pense que je ne suis pas un professionnel mais toujours un amateur parce que ça te donne une grande liberté, alors que la profession te limite beaucoup. Aujourd'hui, comme on me connaît bien, on inscrit dans les contrats que je dois participer aux festivals parce que sinon il y a un avocat qui vient (Rires). L'idée formidable serait de faire un film, de dire « au revoir » et puis de retourner chez moi dormir.

Daniel Touati: En résumé, vous êtes ici à nous parler pour ne pas aller en prison. (Rires)

Mon rêve, c'est de rester en dehors du monde du cinéma.
Propos recueillis par Daniel Touati le 31 mars 2010.
(Carlos Saura a tenu à s'exprimer en français. Pour des raisons de fluidité, la syntaxe a parfois été corrigée. Certaines fautes de langage ont été laissées en l'état.)


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