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Quién te cantará

Un film de Carlos Vermut
Avec Najwa Nimri, Eva Llorach, Carme Elías, Natalia de Molina, Julián Villagrán
Drame | Espagne, France | 2018 | 2h 02min
Premio Feroz Zinemaldia 2018, San Sebastián 2018
Quién te cantará, ou la taille du diamant
Quién te cantará, sans plus, sans les points, juste ce titre de la chanson de Mocedades (1978). L'interrogation en suspens. Un murmure dans l'oreille, une absence de réponse. Carlos Vermut annonce le pacte à passer avec l'intime spectateur, celui de Magical Girl (La niña de fuego, 2014) ou celui du hasard. Regarde, écoute et savoure. Le réalisateur, et illustrateur (Cosmic Dragon) qui a commencé seulement en 2011 avec Diamond Flash nous laisse sans souffle avec son troisième opus. Un thriller au féminin, un casting de feu et une esthétique architecturale envoûtante.
Un thriller magnétique

Deux vies se confondent pour subvenir aux besoins mutuels. Une star en chute libre, amnésique, et une fan sauvée d'un quotidien tortionnaire. Lila Cassen (Najwa Nimri -Ouvre les yeux d'Alejandro Amenábar en 1997, Les amants du cercle polaire en 1998, Lucía et le sexe de Julio Medem en 2001, La méthode de Marcelo Piñeyro en 2005) et Violeta (Eva Llorach, actrice présente notamment dans les trois films de Carlos Vermút), attachées toutes deux à deux autres personnages féminins, Blanca (Carmé Elías -vue dans La fleur de mon secret de Pedro Almodóvar en 1995, Camino de Javier Fesser en 2008, et dans de nombreuses pièces de théâtre) et la fille Marta (Natalia de Molina -Kiki el amor se hace de Paco León en 2016 et bientôt dans Elisa y Marcela d'Isabel Coixet, 2019). Rien d'autre que la solitude de vies frustrées, isolées, regrettées.

Le travail de la mise en scène est précis, net, chorégraphié. La narration semble calculatrice et froide, et même obsessionnelle. Les actrices effleurent l'incarnation futuriste de leur personnage en entremêlant leurs gestes, voix et regards. Des animaux en fin de vie qui aspirent l'attention pour insuffler autre chose que leur propre vie fantasmatique : l'utilisation de chansons de Najwa Nimri mimées par Eva Llorach sur la voix d'Eva Amaral perturbe avec luxure (cf. Como un animal de l'album El último primate, 2010). Le travail est mené au millimètre près et n'est en aucun cas aseptisé. Elles agissent toutes comme pourraient le faire dans notre imaginaire de simples mannequins posés dans des vitrines, quelques-uns de profil, mais avec une chose en plus : le mystère de leurs décisions, ce qui les meut, les pas qu'elles foulent.

La variation des tonalités

Une scène de sexe, une scène de meurtre ou encore une scène d'humour rappellent que le Bal des vampires se prépare. Le film inquiète: les personnages Lila et Violeta se retrouvent régulièrement comme à l'aube d'une nouvelle gestation de leur propre identité. L'intrigue psychologique fait glisser les personnages dans une spirale : l'autre femme (Violeta), devient l'idole (Lili), qui devient l'enfant qu'elle était, qui devient le bourreau (Marta), qui devient l'absente (Blanca), qui devient à nouveau l'adorée Diva. Les objets, accessoires ou éléments de maquillage participent aussi de la variation des tonalités : des talons bien disposés, des robes drapées, des biches taillées, des mains gracieuses aux ongles peints (costumes : Ana López Cobo). Les transfigurations de ces sculptures vivantes, mises en scène par une photographie somptueuse signée du talent de Edu Grau et orchestrées par le génie international Alberto Iglesia (primés par de nombreux Goyas, au Cinéma Européen et aux World Soundtrack Awards), provoquent des enchaînements aux forces narratives démultipliées : les histoires se déroulent dans un jeu de miroir bluffant. L'onirisme appelle l'hyperréalisme et vice-versa. Les cuivres sonnant à la manière des processions catholiques font place à la musique de Lila, aux chansons de Najwa Nimri et autres surprises musicales. Carlos Vermut nous tend la main de l'autre côté de son miroir et nous invite à tout détruire pour parer à l'hermétisme de ces clientes de Faust, amantes d'oeufs frits somptueusement filmés tels Velázquez les avait peints en 1618 (Vieja friendo huevos). La jeune fille debout à la fenêtre de Salvador Dalí nous attache aussi au film du début à la fin... elle est peut-être celle de la première séquence étendue sur la plage?

Les limbes des matriarches

La mer calme et le ciel rose, les lieux de tournage -bâtiments bruts associant opacité et transparence, influence avouée de Vermút pour les tableaux de Edward Hopper, facilement identifiables dès les premières minutes du film- et les plans contrôlés renvoient aux thrillers classiques -de Robert Aldrich par exemple- qui misaient beaucoup sur les contrastes. Les miroirs apparaissent alors en tous lieux, qu'ils soient palpables -eau, carreaux de fenêtres- ou plus métaphoriques comme la ressemblance et le mimétisme qui s'installent au long des scènes entre la Diva et sa fan. Les fins rideaux de paillettes du studio de la Diva Lila ou du karaoké de Violeta rappellent aussi la tonalité inquiétante de Twin Peaks de David Lynch. Tous ces reflets tranchent et détruisent les personnages en perdition : la lame de couteau qui dévasterait tout pèse dans le cœur des femmes de Quién te cantará. C'est dans le sens du dream-like movies que la direction artistique (Laia Ateca) a oeuvré : «la película es una nube con truenos de metal » (le film est un nuage avec des tonnerres en métal) comme le souligne Carlos Vermút dans son interview avec les Rédacteurs. Une ambiance parfois glaçante nuançant la narration par des touches d'ambiance fantastique, ou parfois chaude grâce aux camaïeux d'or et de roses déposés précisement en transportant l'histoire dans une expression plus fabuleuse. Du drame psychologique à la création du mythe en passant par quelques scènes d'humour absurde, le film de Carlos Vermut ne s'apprivoise pas en sortant de la salle de projection. Oh! majestueuse machine de cinéma portée par le remarquable producteur Enrique López Lavigne (Apache Films, Apaches Entertainement, Marta Velasco, plus de 40 productions et de nombreux succès : Lucía et le sexe, Lo imposible et Un monstruo viene a verme de Juan Antonio Bayona, Selfie de Víctor García León, Verónica de Paco Plaza, La llamada de Javier Ambrossi et Javier Calvo, etc.), et des Films du Worso avec la productrice Sylvie Pialat qui offrent au talentueux Carlos Vermút la liberté de son atypisme!

Quién te cantará renferme les classiques du thriller : il rassemble des personnages féminins puissants comme les quatre éléments dans les mains de la reconnue monteuse Marta Velasco. Lumineuses, manipulatrices et indomptables, doubles, protectrices et diaboliques. Avec Quién te cantará c'est un degré Fahrenheit en plus que prennent les salles obscures, plus d'une dizaine de références intertextuelles. Une transfiguration des actrices- monstres de l'écran engendre la véritable identité de celles que l'on croyait être seulement Lili, Violeta, Blanca et Marta. Les habitantes des froids limbes laissent des traces et ravivent les interrogations sur nos liens familiaux et artistiques : « La bestia está de mi lado » (la bête est à mes côtés) comme le dit Lila Cassen. La soif du spectateur est assouvie parce que Carlos Vermut et son armée franco-espagnole vont au bout de l'histoire, des scènes, du jeu.

Les Rédacteurs


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