Films

Affiche Viridiana

Viridiana

Un film de Luis Buñuel
Avec Silvia Pinal, Fernando Rey, Francisco Rabal, Margarita Lozano, Victoria Zinny
Drame | Espagne, Mexique | 1961 | 1h30
Palme d'Or au Festival de Cannes 1961
Sortie en DVD le 20 Février 2008
A propos de Viridiana
Au moment de rédiger quelques lignes sur Viridiana, le film de Luis Buñuel, on reste quelque peu perplexe avec en tête la question : que dire de plus ? Tout a été analysé, parfois même avec plus de science que n'en aurait souhaité le réalisateur : « Je n'ai jamais eu l'intention, affirmait-il, d'écrire un scénario « à thèse » qui démontrerait, par exemple, que la charité chrétienne est inefficace et inutile. Il n'y a que les imbéciles pour avoir ce type de prétention. »
On n'insistera donc pas sur l'historique du film qui marque, après presque trente ans d'absence, le retour en Espagne de Buñuel ; sur le scandale de la Palme d'or à Cannes en 1961 ; sur les clameurs du Vatican et du régime franquiste réunis ; sur son interdiction en Espagne jusqu'après la mort de Franco ; sur les accusations de film blasphématoire qui lui ont été généreusement adressées au nom de la parodie décapante de Cène. On ne s'attardera pas non plus sur les marottes fétichistes (jambes, pieds, chaussures) du réalisateur ou encore sur l'utilisation dévoyée des symboles religieux. C'est sur quelques images, souvent fugaces, sur des mots saisis au passage que l'on a envie de revenir parce qu'ils ne sont pas « à thèse » et qu'ils sont matière à réflexion.

Dès le générique, la barrière des colonnes, devant la porte hermétiquement fermée du couvent de Viridiana, dit que la caméra va pénétrer dans un monde clos, outrancièrement protégé ; et dès la première image, c'est dans un monde d'ordre où la vie est rythmée par le son d'une cloche que l'on est introduit. Métaphore de l'Espagne franquiste de l'époque qui peut être mise en contrepoint avec la dernière image du film où les maîtres, Jorge et Viridiana, sont assis à la même table que Ramona, la domestique, pour une partie de cartes. Buñuel ouvre ainsi la prison de départ sur un monde sans doute quelque peu libertaire mais aussi plus égalitaire.

A travers tous ses films, Buñuel suit imperturbablement le fil de sa réflexion, invitant le spectateur à prendre part à son cheminement. La scène où Jorge achète à un paysan le chien à bout de souffle qu'il fait courir attaché à sa charrette, bien qu'anecdotique, est assez significative de ce point de vue. Alors qu'il vient de sauver la pauvre bête de l'épuisement, derrière lui passe, sans qu'il la voit, une charrette identique sous laquelle court un autre chien. Inutilité de la pitié et de la charité ? Pas seulement. Façon de dire qu'il ne faut pas se contenter de regarder l'un de nos semblables sauver un chien perdu, il y en a d'autres dans le monde. A nous de jouer ! Même démarche que lorsque, dans Terre sans pain, l'évocation de la vie à Las Hurdes est interrompue par une information sur le moustique du paludisme. C'est signifier que le problème est connu et qu'il existe des moyens pour y remédier. A nous de jouer !

Il y a ainsi dans ses films des appels, des clins d'œil, des avertissements. Si l'on songe, par exemple, aux présences enfantines dans Viridiana, on peut penser que la petite fille posée sur un divan, qui écarquille d'immenses yeux noirs sur l'orgie des mendiants et leurs dérives lubriques, nous dit en image ce que nous signifie Saint-Exupery quand il évoque « Mozart assassiné ». Quant à la fille de Ramona qui, du haut de son arbre, observe le monde des adultes, sa peur du « taureau noir » qu'elle dit avoir vu ne renverrait-elle pas au souvenir de l'ami de jeunesse de Buñuel, Federico Garcia Lorca, assassiné en 1936, qui dans son poème à la mort de Ignacio Sanchez Mejias, l'ami torero, évoquait le « negro toro de pena ». Ignacio, Federico et Viridiana ont en commun leur marche inéluctable vers le destin, à ceci près que dans le cas des deux premiers, c'est une marche vers la mort dont il s'agit. Pour Viridiana, c'est celle du Phénix qui va renaître de ses cendres, à moins qu'elle n'aille d'un enfermement vers un autre. Au spectateur d'en décider ! A cela s'ajoute le thème de la colombe. De même que Lorca fustigeait dans son Ode à W. Whitman les « assassins de colombes », Buñuel nous offre le spectacle assez répugnant d'un des mendiants qui étripe et déplume une colombe. Préfiguration du viol de Viridiana sans doute, mais aussi une évocation au poète assassiné dont l'Espagne franquiste voulait enterrer le souvenir.

Il ne faudrait pas de là passer à voir dans Viridiana un fim social ou politique, un film « à thèse », mais plutôt un désir de débusquer la faiblesse, voire la méchanceté et la bêtise humaine là où elles se nichent. Pas de morale chez Buñuel, aucun manichéisme, les riches ne sont pas forcément méchants et les pauvres forcément bons. Don Jaime, riche propriétaire, peut faire preuve de bonté et préférer la mort au déshonneur, le sien et celui de Viridiana, qu'il renonce à violer, ce à quoi le mendiant qu'elle a recueilli ne renoncera pas. Les mendiants apparaissent d'ailleurs majoritairement repoussants, sournois, menteurs, flatteurs, sans pitié les uns pour les autres. Si d'ailleurs on peut, pratiquement un demi siècle après sa réalisation, voir Viridiana sans avoir le sentiment qu'il a vieilli, c'est probablement parce que, par delà une société donnée à une époque donnée, il tend vers l'universel.

+ d'infos
Voir ce film
 

À lire aussi
La Vie criminelle d'Archibald de la Cruz
Films | La Vie criminelle d'Archibald de la Cruz
Après les coups d'éclat avant-gardistes de ses débuts (Un Chien andalou, L'âge d'or), Luis Buñuel a su s'adapter aux exigences de l'industrie cinématographique mexicaine en revenant à des formes plus narratives et conventionnelles, accessibles à un large public. A-t-il renoncé pour autant à sa verve subversive ? Au fil de ses années... Lire la suite

L'Ange exterminateur
Films | L'Ange exterminateur
Une œuvre totalement surréaliste Des grands bourgeois de Mexico se réunissent pour une réception organisée par Edmundo et Lucia Nobile. Il se livrent, sans entrain, au jeu de massacre habituel des mondains dans un univers proche d'Oscar Wilde. Mais progressivement, les paroles et les actes des personnages semblent ne plus être motivés par... Lire la suite

Simon du désert
Films | Simon du désert
« Nous avons là le maximum de spiritualisme lié au maximum de réalisme », disait Buñuel à propos du film. Ici, la ferveur de la Foi naît du choc des contrastes : la grandiloquence de la colonne s'oppose au dépouillement de Simon, et la grâce de ses prières aux apparitions burlesques et teintées d'humour noir de Satan. Comme dans... Lire la suite

Terre sans pain
Films | Terre sans pain
On avait fini par admettre qu'il soit catalogué comme « surréaliste » et rangé sur le rayon correspondant des archives dédiées aux artistes du XXème siècle. S'est-il agité outre tombe pour faire tomber toute étiquette que l'on voudrait lui apposer, lui qui, comme Herzog, honoré en ce moment au Centre Pompidou, aurait pu clamer « J'ai... Lire la suite

Nazarin
Films | Nazarin
Tourné durant la période mexicaine de Buñuel, Nazarin constitue l'un de ses chefs-d'œuvre. Cette édition en DVD représente donc un événement majeur pour la connaissance de l'œuvre du cinéaste. Nazarin apparaît très proche, par les thèmes abordés et la manière de les mettre en scène, de Los Olvidados. On y trouve le même réalisme... Lire la suite

Un chien andalou
Films | Un chien andalou
Un Chien Andalou est salué par André Breton comme la première œuvre du cinéma surréaliste. Il est aussi le premier court métrage réalisé par Luis Buñuel avec la collaboration, et non des moindres, de Salvador Dali. Le scénario emprunte à l'écriture automatique qui, pour les surréalistes, est le révélateur du fonctionnement réel de... Lire la suite

Luis Buñuel
Portraits | Luis Buñuel
L'Aragon natal (1900-1917)Luis Buñuel naît à Calanda, petit village aragonais. Peu après sa naissance, la famille s'installe à Saragosse, mais Luis retournera régulièrement au village. L'expérience de la brutale réalité aragonaise – paysage de rocs et de terre, caractère rude des habitants – constitue l'un des éléments majeurs de... Lire la suite

Un chien andalou, un film qui s'éprouve
Dossiers | Un chien andalou, un film qui s'éprouve
Après un court prologue nous montrant le réalisateur lui-même sectionnant avec un rasoir l'oeil d'une jeune femme, ce film truffé d'images obscures semble décrire les obstacles divers qu'un jeune homme rencontre pour rejoindre la femme (celle du prologue), objet de son désir. A un moment, il croise un double qu'il abat avec un revolver. La... Lire la suite

Rétrospective Luis Buñuel au Festival Premiers Plans d'Angers
Actualités | Rétrospective Luis Buñuel au Festival Premiers Plans d'Angers
Nous fêtions en 2000 le centenaire de sa mort avec moult événements, et voilà que Buñuel, talentueux et sulfureux réalisateur espagnol, revient sur le devant de la scène avec cette rétrospective angevine qui se prolongera en juin 2009 à la Cinémathèque française.Trente deux, c'est le nombre de films qu'il aura réalisés tout au long... Lire la suite

Rétrospective Luis Buñuel à la Cinémathèque Française
Actualités | Rétrospective Luis Buñuel à la Cinémathèque Française
D'Un Chien Andalou (1929) à Cet obscur objet du désir (1977), le réalisateur espagnol Luis Buñuel nous aura offert 32 films dont quelques chefs-d'œuvre. Son cinéma est marqué par le surréalisme, la subversion, le désir, l'humour, l'anticléricalisme, la critique des valeurs bourgeoises.Cette rétrospective fait suite à celle du Festival... Lire la suite