Interviews

Emma Suárez

Je suis une personne libre 
Une bien délicieuse rencontre avec l'une des actrices phares du cinéma espagnol dans le cadre du 27ème festival de cinéma espagnol de Nantes ce samedi 1er avril 2017. 
Emma Suárez

Quatre de tes films sont projetés dans le cadre du festival de Nantes cette année et tu es invitée d’honneur. Peux-tu nous expliquer ta relation avec le public français  ?

 

 

Le public français est un public avide de cinéma, il suffit de voir la file d'attente à l’entrée des salles. La gestion de ce festival est fantastique. Il permet la rencontre avec des cinéastes, la projection de films reconnus en Espagne, mais aussi d’autres moins connus. J’ai rencontré ici des cinéastes que je ne connais pas, il y a aussi des films qui ne sont pas encore sortis en Espagne. Je remercie donc infiniment ceux qui gèrent le festival de Nantes car ils s’efforcent d'éveiller la curiosité chez les spectateurs, et pas seulement chez les adultes mais aussi chez les enfants et les jeunes. Le public français est aussi très respectueux, on sent la vocation qu’il a à voir des films et le silence qui règne dans les salles m’émeut beaucoup. Je ne peux donc avoir que des mots de remerciement.


Le public espagnol te semble si différent  ? 

 

C’est différent dans la mesure où le public espagnol me connaît bien car cela fait des années que je travaille. Sincèrement, lorsque je suis en France et que je présente un film, je le fais avec beaucoup plus de spontanéité. Il y a une sorte d’innocence à présenter un film en France car le public ne connaît pas forcément tous mes films alors qu’en Espagne, je ressens plus de pression, je me sens davantage jugée à chaque nouvelle sortie.

 

Peux-tu nous dire ce qui t’a poussée à devenir actrice et pour quelle raison tu continues à faire ce métier  ?

 

J’ai commencé ce métier très jeune, à l’âge de 14 ans et je ne savais pas à l’époque que j’allais poursuivre sur cette voie car, en plus d’être jeune, j’étais très timide. Tout a commencé avec mon père qui a vu une annonce dans un journal. Le lendemain, je suis allée au casting avec ma mère et j’ai été sélectionnée. Finalement, c’était un peu le destin. J’ai donc commencé dans les années 80 avec des acteurs professionnels comme Fernando Rey et Héctor Alterio dan une adaptation d’un roman de Rosa ChacelMemorias de Cecilia Valle et jamais je n’ai pensé que je ferais ce métier par la suite. J’avais l’impression de ne pas appartenir à ce monde et je me disais qu’une fois le tournage terminé, cela s’arrêterait et resterait une jolie expérience. Mais après, l’équipe technique et artistique avec qui je maintenais le contact me prévenait lorsqu’il y avait un casting. De sorte que peu à peu j’ai continué à travailler, avec le sentiment d'être une usurpatrice. Je ressentais de la honte, de la peur alors je me suis toujours beaucoup appliquée dans ce que je faisais et je me suis mise à aller voir des films, des pièces de théâtre, je me suis achetée des livres d’interprétation et peu à peu je me suis sentie plus intégrée dans cette famille des cinéastes espagnols.

 

Dans ton parcours de grande qualité, tu as collaboré avec des cinéastes reconnus et respectés. Te sens-tu libre dans tes décisions professionnelles ou as-tu des difficultés pour décider librement de tes choix  ?

En fait, ce qui m’a toujours paru très difficile dans ce métier c’est de prendre des décisions : il y a des projets auxquels j’ai envie de participer et d’autres que je refuse. Ce sont souvent des projets intéressants mais pour des raisons personnelles je ne peux pas les honorer, ou tout simplement parce que j’en ai d’autres en cours. C’est une des difficultés de ce métier, car c’est un métier créatif. Il y a aussi ce qui fait partie de ta personnalité. J’aime m’impliquer dans des projets qui me séduisent, qui me prennent aux tripes: ces projets qui m’attirent quand je lis le scénario, auxquels je ne cesse de penser les jours suivants. Un lien se crée avec l’histoire, avec le personnage. À partir de là, j’ai le souci de rencontrer le réalisateur et de parler du projet. Si cette conversation est spontanée, naturelle et si une énergie de connexion se dégage de cette rencontre, le projet commence à grandir. C’est comme cela que je m’implique dans un projet. Si quelque chose de viscéral se passe, je ressens le besoin de participer à l’histoire en question. J’essaie donc de me laisser porter par mon instinct, par mon intuition. Mais je peux aussi être curieuse de travailler avec tel ou tel réalisateur, tel ou tel acteur.

Parfois il arrive aussi que je lise quelque chose qui exige que je m’engage pleinement, si par exemple c’est un projet théâtral, je dois me dire que je m’engage pour une année entière et cela est difficile pour moi car je suis une personne « libre » et j’ai l’habitude depuis toute petite de vivre sans faire de projets à long terme car lorsque je fais des plans, ils tombent à l’eau! Le futur est tellement incertain qu’il faut profiter du moment présent, le plus positivement possible, essayer de donner le meilleur de soi aux autres.

 

Pour revenir sur tes films, les personnages de Nines, Julieta et Ana sont toutes les trois des mères un peu mystérieuses, au passé trouble et abîmées par la vie. Peux-tu nous parler de ces personnages  ?

Il est logique qu’à mon âge j’interprète des rôles de mère. La maternité accompagne le personnage et l’histoire de ces films c’est aussi l’histoire des liens avec les enfants. Mais avant d’être des mères, ce sont des femmes qui sont très différentes.

Dans le film Julieta, le réalisateur parle de l’abandon, de la solitude, de l’incertitude, du temps qui passe irrémédiablement. Il soulève cette question: pourquoi abandonner les personnes que nous aimons?  C’est un film divin, éloquent de par les silences. Pedro a mis beaucoup de soin et de délicatesse dans chaque plan. C’est un film qui reprend les récits Destino, Pronto et Silencio d’Alice Munro de son recueil Escapada

La Próxima Piel est un projet qui a mis 10 ans à trouver un financement. C’est un film qui est né d’une rencontre avec Isa Campo au festival de Las Palmas dans lequel elle voulait que j’interprète la mère. Pendant ces 10 ans,  nous nous sommes liées d’amitié mais nous ne savions pas si ce projet allait se réaliser. Quand j’ai lu le scénario j’ai trouvé que c’était vraiment une très belle histoire car elle parle du besoin d’aimer, de deux personnes qui se rencontrent, une mère et un fils et on ne sait pas si elle est vraiment sa mère. Cela m’a semblé beau d'en parler: comment le besoin d’aimer va au-delà des liens du sang? Ce film, c’est l’histoire d’une rencontre : un fils qui a besoin de retrouver une mère et une mère qui a besoin de retrouver un fils.

Nines est une mère déséquilibrée, perdue, très vulnérable et très fragile. Ce personnage est aussi très différent, c’est vrai. C’est un très beau film que j’aime beaucoup.

J’établis une relation très intime avec chacun de mes films, un peu comme des enfants justement  !

 

Parle-nous des réalisateurs Isaki Lacuesta et Isa Campo  :

 

C’est le premier film qu’ils ont réalisé ensemble: Isaki s’est occupé surtout de la partie technique, cinématographique alors qu’Isa a travaillé sur le scénario, sur les dialogues. Ils forment un couple parfait, complémentaire. Et travailler avec eux a été pour moi une découverte.

Et au sujet d’Àlex Monner  ?

 

C’est une vraie bombe ! C’est un acteur au talent incroyable  ! Je vais te raconter une anecdote  : je me suis retrouvée avec lui dans un film qui s’appelait Héroes, c’était son premier film. Le dernier jour du tournage, au moment où tout le monde se disait au revoir, j'ai remarqué ce garçon très ému, il avait 14 ans à l’époque. Je me suis approchée de lui et je lui ai demandé son âge. Il m’a dit 14 ans, c’est-à-dire le même âge que moi lorsque j’ai commencé ! Je lui ai alors dit que jamais je n’aurais imaginé devenir une professionnelle du métier, et qu’il était possible qu’il lui arrive la même chose, qu’on se retrouve sur un film ensemble et que je joue sa mère ! C’est quand même fort, après tant d’années, de jouer ensemble dans la Próxima piel ! Et ce petit moment partagé quelques années auparavant, nous a beaucoup servi sur le tournage car nous avions déjà créé un lien tous les deux. Jouer avec lui a été un cadeau : pendant le tournage, quand on se regardait, je voyais mon personnage, Ana : il y avait une connexion très sincère, très pure, très authentique, naturelle et spontanée. Et çà, c’était vraiment important pour le film ! Car c’est un film sur l’identité. Cette scène où ils dansent tous les deux est juste incroyable, c’est ma scène préférée. Dans les regards des personnages, on ressent qu’ils font un pacte, lorsqu’il demande à Ana : "Tu m’aimes ? Comme avant ?"

 

L’ambiance dans le film est aussi très rude…

 

Tout à fait, avec l’univers de la chasse, le froid. C’est un film qui a été tourné dans un village près de Huesca. Les réalisateurs voulaient un lieu avec une ambiance particulière : ces petits endroits où tout le monde sait tout sur tout le monde. Dans le film, tout le monde sait mais personne ne parle de ce qui est arrivé à cette famille… Pour les réalisateurs, c’était important de choisir un endroit qui reflète le milieu social des personnages, qu’il y ait de la neige ; d’ailleurs le film commence avec un plan sur la neige qui fond. Ils avaient pensé aussi l’appeler « El deshielo » car c’est aussi ce qui se passe entre les personnages, leur rapprochement au fur et à mesure. L’ambigüité reste dans l’esprit du spectateur et c’est à lui de décider finalement, je trouve cela très intéressant… Tous les personnages, ceux incarnés par Sergi López et par Bruno Todeschini cachent quelque chose, ont un secret…

 

Pour terminer, une dernière question  : tu as obtenu cette année deux récompenses aux Goya, dont celle de meilleure actrice que tu avais obtenue déjà une fois pour El perro del Hortelano de Pilar Miró. Quels sont les défis d’Emma Suárez après de tels succès  ?

 

Je me suis lancée dans une série télé de huit épisodes réalisée par Jorge et Alberto Sánchez-Cabezudo, c’est un thriller qui s’appelle La zona, qui parle des conséquences d’une catastrophe nucléaire. Dans cette série, j’interprète le rôle de l’ex-femme d’Eduard Fernández, l’acteur du film d’Alberto RodríguezEl hombre de las mil caras. Voilà mon projet le plus clair pour l’instant car le tournage va commencer en avril. 

Sinon l’année dernière j’ai tourné un film, Las hijas de abril avec le réalisateur mexicain Michel Franco, qui a aussi réalisé Después de Lucía et nous avons très envie de le présenter au Festival de Cannes  !

 

Emilie Parlange



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