Portraits

Pilar Miró, une femme libre

Pilar Miró fut un personnage incontournable de la période de Transition démocratique espagnole. Réalisatrice de 9 longs métrages et de nombreuses fictions télévisées, elle participa également à la rédaction d'une loi sur l'audiovisuel qui porte son nom. Elle réalisa en 1979 El Crimen de Cuenca, que l'armée espagnole fit interdire malgré la fin de la censure.
Pilar Miró
Pilar Miró fut un personnage incontournable de la période de Transition démocratique espagnole. Après avoir lutté de longues années pour réaliser des films pour le grand écran, elle y parvint en 1976. Elle occupa ensuite des charges importantes sous le premier mandat de Felipe González, après la victoire socialiste aux élections de 1982, tout d'abord en tant que Directrice Générale du Cinéma au Ministère de la Culture, où elle fut l'auteur d'une loi de protection du cinéma qui porte son nom. Elle resta à ce poste de décembre 1982 à décembre 1985, puis fut Directrice de la Télévision Espagnole, d'octobre 1986 jusqu'en janvier 1989. Elle dut quitter cette fonction, accusée à tort d'abus de fonds publics, passa en jugement et fut acquittée en 1992.

Née en 1940 à Madrid d'un père militaire sévère et aigri et d'une mère peu encline aux épanchements, elle fut marquée par l'atmosphère familiale pesante de son enfance. Très tôt, les séances de cinéma lui apportèrent l'évasion nécessaire. L'époque de la répression poussait à la rébellion : la réalisatrice a forgé sa propre rébellion contre l'obscurantisme du franquisme. Ne se résignant jamais aux schémas comportementaux qu'une société traditionnelle assignait aux femmes, elle choisit d'abord les études de Droit, plus par désir de s'affirmer que par vocation. Elle aimait la compagnie masculine et fuyait celle des filles, qu'elle trouvait pour la plupart d'une stupide docilité. Dans la vie culturelle, la censure sévissait, contrôlant la presse, les livres, le théâtre, le cinéma. En 1961, Luis Buñuel remporta la Palme d'or au festival de Cannes pour Viridiana, film qui resta interdit en Espagne. Souhaitant acquérir au plus vite son indépendance économique, Pilar réussit à entrer à la Télévision, puis à L'École Officielle de Cinéma. Grande admiratrice de John Ford, elle ne se laissa pas enfermer dans les polémiques qui faisaient rage au sein de l'École, opposant les tenants du néo-réalisme à ceux des films hollywoodiens. Plus tard, lorsqu'elle serait Directrice de TVE, elle allait y imposer des films en VO, nouveauté dans un pays où la pratique du doublage s'était exercée pendant si longtemps.

L'affaire du Crimen de Cuenca

Son premier film est une adaptation d'une nouvelle de Zola, rebaptisée La Petición (La demande en mariage). Son œuvre cinématographique commence donc à un moment charnière de l'Histoire espagnole, après la mort du dictateur, survenue le 20 novembre 1975. Le 15 juin 1977 ont lieu les premières élections démocratiques depuis 40 ans, et sur le plan cinématographique, le 11 novembre voit l'abolition de la censure. Encore cette rupture avec le passé ne serait-elle pas aussi radicale que l'escomptaient les créateurs : Pilar Miró l'apprendrait à ses dépens avec « l'affaire » de El Crimen de Cuenca (Le Crime de Cuenca).

Début du film : le berger Grimaldos disparaît sans laisser de traces, et son entourage accuse deux employés agricoles, Gregorio Valero et León Sánchez, de l'avoir assassiné. Deux années plus tard, sur les instances d'un nouveau juge qui entend imposer sa loi dans le village des présumés assassins, accusé d'être rebelle aux autorités locales (le cacique, le député conservateur, le curé), ils sont à nouveau arrêtés et sauvagement torturés par la Garde civile pour les obliger à avouer un crime qu'ils n'ont pas commis...

Le film fut prêt en décembre 1979. Mais alors que le permis d'exploitation semblait n'être qu'une simple formalité depuis la promulgation de la Constitution de 1978 qui garantissait la liberté d'expression, celui-ci ne fut pas accordé et le dossier fut soumis au Ministère de la Justice. La polémique se déchaîna dans la presse, qui établit un parallèle avec l'affaire Dreyfus. Un procès kafkaïen commença ensuite pour la réalisatrice, mise en accusation par le Tribunal militaire le 15 avril 1980 pour injures à la Garde civile, alors que le film retraçait des événements historiques qui commencèrent en 1910 pour connaître leur dénouement en 1926, sous la dictature de Miguel Primo de Rivera. L'esthétique réaliste adoptée (le choix de la monstration très crue des tortures infligées aux innocents) accentua probablement la portée de dénonciation politique -une esthétique que Vicente Aranda adopterait plus tard pour El Lute I, camina o revienta (Marche ou crève), mais en 1987, à une époque où celle-ci ne poserait plus de problème-.

La solidarité s'organisa autour de Pilar Miró, qui devint pour le pays le symbole de sa liberté toute nouvelle et déjà menacée. Une réforme fondamentale fut votée au Parlement juste à temps : les délits commis par un civil ne pourraient plus relever d'une juridiction militaire. Les nouvelles circonstances créées par l'échec de la tentative de coup d'État du 23 février 1981 contribuèrent à un dénouement rapide de l'affaire. Le film put enfin sortir sur les écrans et connut un immense succès en Espagne : plus de deux millions six cent mille spectateurs.

Reflet de son exigence artistique, le cinéma de Pilar se définit par le refus de toute concession : au public (en lui fournissant des œuvres de qualité, souvent à contre-courant des modes), aux producteurs (en refusant censure et intromission), aux acteurs (en exigeant qu'ils donnent le maximum, même dans des conditions de tournage très éprouvantes comme ce fut le cas pour Le Crime de Cuenca), à elle-même (en étant toujours coscénariste puis en remaniant souvent les scénarios d'origine au moment du tournage, en étant omniprésente dans toutes les phases de la création jusqu'au montage, en cherchant avec acharnement les fonds nécessaires à la production, en résumé, se dépensant sans compter en dépit d'une santé fragile).

Pour définir Pilar Miró, une triple qualification s'impose : une femme libre, une femme de pouvoir, une femme d'images. L'alliance des trois est l'apanage de la modernité, sans pourtant être exempte d'ambiguïtés. En effet, sa réussite est passée souvent par l'adoption de modèles de comportements masculins. Elle marqua toujours sa réticence à s'approcher des groupes féministes dont pourtant, en tant que femme, elle a incontestablement partagé les préoccupations. La solidarité -peut-être au-delà d'un clivage entre les sexes- fut au cœur de ses préoccupations. Elle croyait à la justice sociale, à l'éducation, au partage de la culture et aux valeurs qui, étendues à l'ensemble d'une communauté humaine, sans discrimination sexiste, fondent une démocratie. Elle nous a quittés le 19 octobre 1997.
Françoise Heitz (Professeure à l'Université de Reims)

+ d'infos
Filmographie
 
La petición (1976)
El Crimen de Cuenca (1979)
Gary Cooper, que estás en los cielos (1980)
Hablamos esta noche (1982)
Werther (1986)
Beltenebros (1991)
El pájaro de la felicidad (1993)
El perro del hortelano (1995)
Tu nombre envenena mis sueños (1996)
 

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