Portraits

Aux frontières du documentaire et de la fiction

Avec six longs-métrages, une trentaine de films courts et une demi-douzaine d’installations, Isaki Lacuesta est considéré à juste titre comme l’un des principaux chefs de file du nouveau cinéma espagnol.

Isaki Lacuesta

Né en 1975 à Barcelone où il vit et enseigne, son oeuvre tisse un pont entre une tradition d’auteurs respectés mais longtemps ignorés, tels Víctor Erice, José Luis Guerín ou Joaquim Jordà, avec qui il a notamment étudié, et une nouvelle génération de cinéastes apparus dans les années 2000, pour l’essentiel en Catalogne.

Cette nouvelle « École de Barcelone », qui gravite autour des deux Masters de création documentaire de la ville, est moins un cinéma du réel qu’un cinéma qui le questionne avec les outils de la fiction. Isaki Lacuesta réalise ainsi des films qui empruntent au registre documentaire par leur usage de la durée, des cadrages, des archives ou des entretiens, mais qui en diffèrent fondamentalement sur le fond, finissant par s’apparenter davantage à des récits d’expédition ou à des enquêtes sur les mythes qui peuplent l’imaginaire.

Erudit et voyageur, Lacuesta aime partir d’une séquence retrouvée, d’une anecdote ou d’une légende pour déclencher ses films et son désir de cinéma. L’art de l’auteur consiste alors à transformer ces fragments et ces situations de départ en récits baroques où l’imagination prend le pouvoir et où s’épanouissent de façon vertigineuse les zones d’ombre, les faux-semblants et les jeux de miroirs qui jalonnent la mémoire. Comme le spectateur pourra s’en convaincre, les films d’Isaki Lacuesta correspondent, se répondent et s’étayent, constituant une galaxie cinématographique d’une grande richesse narrative et d’une grande variété stylistique.

Pour autant, son travail ne doit pas être réduit à d’inoffensifs jeux référentiels pour cinéphiles ou esthètes. L’attention que le cinéaste porte au réel, son respect des histoires et des personnages rencontrés sur la route, sa capacité presque vampirique à s’effacer et à embrasser plusieurs styles, son goût permanent pour les collaborations, fondent la justesse d’un regard pouvant se montrer, à l’occasion, très acerbe.

Malgré son penchant pour la dérive et l’illusion, Isaki Lacuesta sait en effet remuer le couteau dans la plaie et transformer ses films en armes critiques, comme dans la série de films intitulés Gogle Earth 1.0., qui dévoile de façon magistrale l’influence du pouvoir et de la technologie sur notre perception de l’espace et du paysage. Son oeuvre cherche en définitive à décoloniser le regard, à le rendre à sa force d’imagination, et nous rappelle au passage que l’acte de montrer n’est jamais innocent.

Loïc Diaz Ronda (article initialement publié dans le programme du festival du cinéma espagnol de Toulouse Cinespaña)


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Filmographie
 
  • 2011 : Los pasos dobles
  • 2010 : La noche que no acaba
  • 2009 : Los condenados
  • 2006 : La leyenda del tiempo
  • 2002 : Cravan vs. Cravan
 

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