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Affiche Julieta

Julieta

Un film de Pedro Almodóvar
Avec Emma Suárez, Adriana Ugarte, Daniel Grao, Inma Cuesta, Rossy de Palma, Dario Grandinetti
Drame | Espagne | 2016 | 1h39
Nominé au festival de Cannes 2016
Tragédie des temps modernes
Nous nous rendons au cinéma comme pour y retrouver un vieil ami. Il nous avait déçu, d'ailleurs, il y a trois ans déjà avec ses ''Amants passagers''. Une parenthèse certes décalée, une comédie chorale, mais finalement peu convaincante.
A l'entrée du cinéma, une immense affiche de Julieta, énigmatique superposition de deux personnages féminins (les actrices Adriana Ugarte et Emma Suárez), propose deux regards profonds fixant le photographe. Sur le haut, Adriana Ugarte tient, sur fond jaune orpiment, une serviette rouge profond dévoilant Emma Suárez aux cheveux mouillés. La force de l'association de ces deux couleurs, sang et or, annonce avec sobriété mais force la tonalité dramatique du film. Bien installés, la séance peut commencer.

Film vu à l'occasion du 21ème Festival Cinespaña de Toulouse, du 30 septembre au 9 octobre 2016.
Le jeudi 12 mai 2016. 

Julieta marque le retour à une distribution essentiellement féminine et à une direction d'acteurs sans faute. L'ensemble des seconds rôles qui, hormis Rossy de Palma et Darío Grandinetti, travaillent pour la première fois pour le réalisateur, est aussi juste et performant que les deux actrices principales.

Saluons également la photographie soignée et signée Jean-Claude Larrieu qui a su révéler les idées plastiques du réalisateur. Habitué des productions de El deseo (notamment des films d'Isabel Coixet), ce directeur de la photographie au CV bien rempli a su rendre toute son intensité à la représentation des corps, drapés, parfois nus, meurtris et même sculptés. De grands noms de la peinture classique comme Velázquez ou le Caravage viennent immanquablement à l'esprit. La culture pop des décors de la première partie du film, si présente dans les films précédents, est ici convoquée tout en finesse lors de scènes évoquant le passé.
Pedro Almodovar traite de thèmes qui lui sont chers : la maternité, le temps, la culpabilité. Le drame se noue peu à peu autour d'une absence, celle de la fille de la protagoniste principale, partie sans donner d'explication, expérience d'autant plus dévastatrice pour une mère.
Le « style Almodóvar » semble néanmoins prendre un virage. Julieta est l'oeuvre d'un cinéaste accompli qui a fait le choix de plus de sobriété dans la narration. Pas un signe de son particulier sens de l'humour, pas de mélodrame mais un vrai drame. Le film évoque la solitude, celle des tragédies grecques ou le fatum prend toute son importance. Julieta est prisonnière d'un carcan de culpabilité, cherchant inexorablement la réponse à une situation dont elle n'arrive à percer le mystère. Elle est à la merci de cette décision anodine qui a un jour bouleversé à jamais sa vie. C'est l'héroïne de la tragédie grecque par excellence.
Notons que cette sobriété dans la construction de la narration et dans l'élaboration des personnages est en grande partie due à l'atmosphère qui prédomine dans les trois récits sur lesquels est basé le film : Hasard, Bientôt et Silence, tirés du roman Fugitives, de l'écrivaine prix Nobel de littérature Alice Munro.
De Madrid aux côtes galiciennes, Pedro Almodóvar a réussi son pari : après plus d'une heure et demie de retrouvailles, nous revoyons la lumière du jour, encore bercés par la chaleureuse voix de Chavela Vargas. Et nous nous disons : « Bonne route à toi Julieta ! ».

Yeison Forero

Traduit de l'espagnol par les rédacteurs

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