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Alex de la Iglesia - Balada triste

Je devais raconter l’histoire du Valle de los Caídos*, la guerre civile. 

Entretien avec Alex de la Iglesia au sujet de Balada Triste. Son film est pour lui une manière de mettre en scène les horreurs du passé, les non-dits et la violence symbolique qui rongent encore la société espagnole.

Alex de la Iglesia

Dans Balada triste vous abordez le thème de la guerre civile alors que votre cinéma s’était peu penché sur l’histoire de l’Espagne.

Il s’agissait pour moi de mettre en images ma façon de voir le passé et la guerre civile. Le clown triste, Javier (Carlos Areces), éprouve comme moi des sentiments de haine et de vengeance dont nous avons tous hérité en Espagne.

C’est comme si nous avions une puce implantée dans notre cerveau avec tous ces sentiments dont nous ne sommes pas responsables. C’est cette situation que je voulais raconter, c’est pourquoi la guerre civile est présente au début du film en tant que scène des origines.

Le personnage le plus violent n’est pas Javier mais Sergio (Antonio de la Torre), l’autre clown, qui n’est pas relié à la guerre civile.

Oui, ce clown se trouve à son aise en 1973, précisément parce qu’il est le symbole de la dictature, en particulier dans la séquence du dîner où c’est lui qui dicte ce qui est drôle ou pas.

Cette violence que vous mettez en scène hante-t-elle toujours la société espagnole ?

Je crois que cette violence est présente depuis toujours. C’est comme un cauchemar de haine et de destruction dont on ne peut pas parler. Je fais du cinéma pour échapper à ces peurs. J'ai adopté une attitude cynique, déjà présente dans certains de mes films - Action mutante (1992) ou Mort de rire (1999) -, qui me permet de mettre à distance l’horreur. Mon goût pour le cinéma fantastique et d’horreur vient de là. Raconter l’histoire du Valle de los Caídos, de la guerre civile, de ce qui m’effraie, était devenu pour moi une nécessité.

Sur le site espagnol de Balada triste, vous rappelez un souvenir d’enfance au Pays basque, une poursuite menée par des policiers...

Je crois qu’il y avait pendant mon enfance une tension muette qui suscitait de l'angoisse. Lors de la mort de Carrero Blanco [assassinat du premier ministre en 1973, mise en scène dans le film], personne à la maison n'a donné son opinion. Je sais que certains Espagnols ont célébré l’attentat avec du champagne tandis que d’autres se rongeaient les sangs. L'Espagne de mon enfance était un pays divisé où il y avait des terroristes et où la police torturait à deux pas de chez moi. Cet héritage se voit clairement dans le climat politique actuel où l’opposition entre deux partis domine. Le monde ne peut pas être une lutte entre deux fous déguisés en clown, il faut mettre un terme à cette division de la société, sauter de la croix [la gigantesque croix du Valle de los Caídos] comme le fait Natalia.

Le premier clown, le père de Javier (Santiago Segura), est habillé en petite fille dans la première séquence, tandis que Javier semble se déguiser en évêque. Quel sens donnez-vous à ces mascarades?

S'habiller en petite fille constitue une image contraire à l'idée même de la guerre. Dans la compétition sexuelle à laquelle se livrent Javier et Sergio pour conquérir l’acrobate Natalia (Carolina Bang), Javier ne se sent pas à la hauteur, il a l’impression de ne pas être assez viril. On l'appelle d'ailleurs à plusieurs reprises « madame ». Il existe un lien étrange entre le curé, le torero et le clown. Chacun met en scène un rituel du sacrifice et tous sont habillés en femme ou se retrouvent symboliquement dans le rôle de la femme : le prêtre porte une robe et a perdu tous les attributs masculins, le torero, en sacrifiant le taureau, symbole de la virilité, se féminise, et le clown avec son costume brillant renvoie aussi au féminin. Il réalise à son tour un sacrifice rituel qui est de « mettre à mort » la violence grâce à l’humour et la dérision.

Que répondez-vous aux critiques qui reprochent au film de porter un regard sexiste ? On pense notamment à Natalia qui apprécie visiblement la violence dont elle est victime et qui se délecte du sang qui coule de son nez.

J’ai effectivement entendu ce genre de propos mais le personnage de Natalia est amoureux du clown violent, du monstre. Elle a peur de lui mais en même temps il l’attire. Elle voudrait le fuir mais elle ne le peut pas. Comme tous les Espagnols, elle est masochiste. Comment expliquer sinon notre goût pour la Semaine Sainte, le chemin de croix...

Peut-on considérer que le générique, avec ses images de monstres, constitue un hommage au cinéma fantastique de l’époque et une clé de lecture du film ?

Tout à fait. C’est comme un manifeste. Certains personnages de l’époque sont associés à des monstres. Par exemple, Fraga Iribarne [membre du gouvernement sous Franco] est apparenté au monstre de Frankenstein. Le cinéma fantastique et d’horreur fait partie de mon passé, il correspond à ma façon de voir le monde, un regard qui mêle souffrance et plaisir. J’ai beaucoup de tendresse pour ce cinéma qui est une source d’inspiration. Balada triste puise ses racines, notamment, dans L’inconnu (The unknown, 1927) de Tod Browning, qui se déroule précisément dans un cirque en Espagne.

Pourquoi le monde des clowns vous intéresse-t-il tant ?

J’aime ce monde et je le déteste. Le déguisement du clown est à mes yeux un portrait de l’être humain, une représentation symbolique de l’homme, stupide, ridicule, essayant de faire des plaisanteries qui ne font rire personne. Vêtu de façon atemporelle, avec des couleurs criardes, le clown ressemble à un fou. Pour toutes ces raisons j'aime et je déteste le clown, car en fin de compte, j'en suis un moi aussi en tant que réalisateur qui essaie de faire rire ses spectateurs.


* Valle de los Caídos : Il s’agit de la nécropole que Franco fit construire par les prisonniers politiques après la guerre civile. L’édifice est surmonté d’une croix gigantesque de 150 mètres de hauteur.

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