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Les sorcières d'Akelarre

Un film de Pablo Agüero
Avec Alex Brendemühl, Amaia Aberasturi, Daniel Fanego,
Drame, Film historique | Argentine | 2020 | 1h32
Les sorcières, ces éternelles rebelles.
Pour son sixième long métrage, Les sorcières d’Akelarre, le réalisateur argentin Pablo Agüero a choisi de revisiter un épisode sinistre de la chasse aux sorcières de l’Europe du 17ème siècle. La sorcellerie est certes un thème qui a été souvent traité au cinéma mais il y ajoute une touche très contemporaine. Ce« parti pris »lui permet d’une part de rendre son propos plus universel et intemporel et d’autre part de faire de subtils clins d’œil aux spectateurs.

L’ironie ou le sourire de l’esprit

La vraie réussite de ce film traitant d’un sujet aussi pesant et tragique est de parvenir à faire sourire celui que le regarde. Le réalisateur choisit à des moments-clés de pointer sa caméra sur le visage de ses comédiennes. Ces dernières, à l’écoute notamment des stupidités énumérées par les hommes, et principalement le juge, échangent des sourires de connivence, destinés au public. D’autres fois, elles se moquent ouvertement entre elles de ce qui leur est reproché. Elles vont jusqu’à scander à tue-tête le « baisse les yeux » que les soldats leur répètent à tout bout de champ. Celle qui osera regarder le juge, interprété par Alex Brendemühl, droit dans les yeux et se montrera la plus expressive, c’est l’actrice Amaia Aberasturi. Sur son visage, lors des nombreux interrogatoires qu’elle doit subir, elle nous délivre tout un panel d’émotions contradictoires telles que la stupéfaction et la satisfaction. C’est avec elle que l’ironie prend tout son essor. Elle va tirer parti de la crédulité du juge et de ses acolytes pour tisser le récit qu’ils veulent entendre afin de gagner du temps. Telle Pénélope dans l’Odyssée, il faut trouver une ruse, un stratagème. Son petit sourire narquois nous indique alors qu’elle savoure ses quelques rares victoires sur ses ennemis. Elle n’hésitera d’ailleurs pas à se moquer ouvertement du juge. Quand il lui demandera de lui décrire le physique de Lucifer, elle fera le portrait du juge lui-même.

La rhétorique du fou 

« Le juge est toujours sûr de son affaire ; celui qu’on lui amène est coupable

certainement, et, s’il se défend, encore plus. »

Jules Michelet. La sorcière 

Car Ana (Amaia Aberasturi), tout comme ses compagnes d’infortune, a compris très vite qu’elle serait condamnée, quoi qu’elle dise ou qu’elle fasse.

Pablo Agüero, pour définir les interrogatoires menés par le juge, parle de rhétorique qui tourne à vide et de dialogues kafkaïens. Le premier échange entre Ana et le juge est jubilatoire. L’absurdité des questions posées est accentuée par le comique de répétition opéré par le soldat qui hurle inlassablement « baisse les yeux » et que le juge vient contredire avec un soudain « regarde-moi ». Si l’histoire n’était pas aussi tragique, on en rirait. Au ridicule de la scène s'ajoutent les regards souvent dubitatifs et un peu hagards des hommes, en contradiction avec la lucidité féminine. Le conseiller qui semble se démarquer un peu de ses congénères par ses syllogismes dira lui-même à la fin du film : « tout ça n’est pas un peu ridicule ? »

La sorcière, femme de lumière, proche de la nature.

« Le prêtre entrevoit bien que le péril, l’ennemie, la rivalité redoutable est dans celle qu'il fait semblant de mépriser, la prêtresse de la Nature. »

Jules Michelet, La sorcière 

D’autres antagonismes viennent compléter cette opposition entre la crédulité masculine et la lucidité féminine. Le réalisateur joue subtilement sur la lumière et l’obscurité pour marquer ces deux univers en totale contradiction

Le juge est toujours habillé en noir, dans l’obscurité ( il arrive en plein jour dans une calèche de laquelle on ne le verra pas s’extirper tel le Comte Dracula.). Il est également toujours dans des lieux clos en pleine journée.

Quand Ana subtilement lui prête le physique de Lucifer, la caméra montre son visage rougi par des flammes. Tout au contraire, les femmes sont à la recherche de la lumière, presque toujours vêtues de blanc et avant qu’on ne les enferme, sont toujours dehors. Cet extérieur, c’est la nature dans toute sa diversité et sa beauté : les forêts, les falaises, la mer…On sait que, christianisés tardivement, vers le XVIème siècle, les Basques adoraient les forces naturelles comme le soleil, la lune, l’air, l’eau, les montagnes et les forêts. C’est ce qui est reproché de manière sous-jacente à ce peuple par le pouvoir central et religieux. L’unification religieuse et politique est seulement en marche. Dans ce village de pêcheurs, tous les hommes sont partis en mer. Les représentants du pouvoir central n’ont qu’une peur, c’est que les hommes reviennent pour protéger ou venger les femmes. Deux soldats s’enfuient d’ailleurs en apprenant l’imminence de leur retour.

La sorcière, celle qui renverse l’ordre établi.

« La queue des hommes devient molle lorsqu'ils se retrouvent face à une femme puissante, alors comment réagissent-ils ? Ils la brûlent, la torturent, la traitent de sorcière »

Mona Chollet. Sorcières : la puissance invaincue des femmes

Ce qui est au cœur de cette chasse aux sorcières, de cette « fabrication de l’ennemi », c’est l’asservissement des femmes, c’est leur soumission totale.

Dans ce village, quand les marins sont partis, c’est-à-dire très souvent, elles sont seules, indépendantes et libres de leurs mouvements. Elles ne sont assujetties à aucun homme. Seul le curé local semble représenter une bien mince autorité. Elles ne se comportent donc pas comme le pouvoir central aimerait qu’elles le fassent. Elles représentent un danger pour ces hommes d’état et d’église. Le danger est d’autant plus important quand la femme est jeune et belle, et « tout juste sortie de l’enfance ». Le réalisateur fait prononcer au juge une phrase savoureuse qui résume à elle-seule que le problème vient de l’homme incapable de résister à des instincts bestiaux (« animaux voraces » et « des chiens voués au plaisir »). Quelle douce ironie, la puissance des femmes viendrait donc de l’incapacité qu’auraient les hommes à se contrôler devant elles ! Telle la sorcière Circé, la femme jeune et belle aurait la capacité de transformer tous les hommes en porcs ou en chiens d’un simple regard. Pour le juge, la femme n’a donc d’autres choix que celui de se soumettre, sinon elle doit mourir. La vieille femme le dit à Ana : « les hommes ont peur des femmes qui n’ont pas peur. ». Cette peur est formulée de manière très éloquente par le juge : « Si nous ne les arrêtons pas à temps, ces sorcières vont renverser l’ordre de l’univers ».

La sorcière, source de création artistique et symbole de liberté individuelle.

« La sorcière incarne la femme affranchie de toutes les dominations, de toutes les limitations ; elle est un idéal vers lequel tendre, elle montre la voie.”

Mona Chollet. Sorcières : la puissance invaincue des femmes

Ces hommes, les représentants du pouvoir central, autant royal que religieux, ne se contentent pas de vouloir anéantir les femmes. Ils vilipendent toutes les créations artistiques, notamment la danse et le chant, qu’ils qualifient de diaboliques. « Il n’y a pas plus dangereux qu’une femme qui danse » dit le juge. L’art devient le symbole de la liberté. Ils méprisent également les populations locales et tout particulièrement leurs langues. « Ici on parle chrétien » disent-ils pour imposer leur religion et l’usage de l’espagnol. Ils considèrent que les langues locales sont des « langues rustiques de bêtes. ». Ils interdisent ainsi toutes formes d’expressions culturelles et linguistiques. A travers les femmes, c’est donc la soumission de tout un peuple, de toute une culture ancestrale qui est visée.

« Nous sommes les descendantes des sorcières que vous n'avez pas pu brûler »

         Très récemment, en 2020, c’est ce que chantaient les Argentines, lors des manifestations, pour obtenir la légalisation de l’avortement, signe que ce film d’époque parle autant du passé que du présent. A ce sujet, Mona Chollet, écrit dans Sorcières, la puissance invaincue des femmes, en parlant des militants anti-avortement, principalement religieux, que « la vie ne les passionne que lorsqu’il s’agit de pourrir celle des femmes. » et que « Le natalisme est affaire de pouvoir, et non d'amour de l’humanité. ». Il faut donc lutter sans relâche contre l’obscurantisme religieux. On ne peut pas parler de liberté quand plus de la moitié de l’humanité, c’est-à-dire les femmes, ne peuvent pas jouir de leur corps comme bon leur semble.

Ce long métrage, qui a remporté 5 Goya, est une magnifique ode à la féminité, à la liberté individuelle, à la création culturelle et à la diversité. C’est un plaidoyer contre l’obscurantisme, la pensée unique, l’intolérance religieuse. Être une sorcière, c’’est être libre. Devenons tous et toutes des sorcières et poursuivons le combat.

Au cinéma le 25 Août '21

Sébastien Maury


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