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Géraldine Chaplin - Les Dollars des sables

C’est un argent qui n’achète pas l’amour, il achète le pouvoir rêvé 
A l’occasion de Different! 8 organisé au cinéma Louxor, Géraldine Chaplin est venue à Paris pour recevoir un prix d’honneur pour l’ensemble de sa carrière et son implication dans la création cinématographique espagnole. C’est aussi l’occasion pour elle de présenter Les Dollars des sables, dans lequel elle offre une performance encore étonnante. Le film sort en France le 26 août 2015.
Interview de Géraldine Chaplin
Pouvez-vous nous raconter l'histoire des Dollars des sables ?

C'est l'histoire d'amour d'Anne, une vieille dame européenne, blanche, aisée, dont on ne connaît pas bien le passé et qui vit en République Dominicaine, comme tant d'autres touristes sexuels. Elle est amoureuse de Noeli, une Dominicaine très jeune et très pauvre, et entretient avec elle une relation depuis trois ans. Des deux côtés, c'est une histoire d'amour et d'abus. Anne a tout contre elle, l'âge en premier lieu. La jeune fille a également tout contre elle, mais elle a le pouvoir de son corps, de sa beauté, de sa façon de danser, de sa jeunesse. C'est un peu ce contraste entre l'animal qui meurt, l'animal moribond, et cette jeunesse. L'argent est aussi très important dans cette histoire. Mais c'est un argent qui n'achète pas l'amour, il achète le pouvoir rêvé. La vieille dame rêve que la jeune fille puisse l'aimer autant qu'elle. Le rêve de Noeli, c'est d'avoir un passeport pour partir à Paris avec la vieille. Elle a aussi un petit ami qui vit de l'argent qu'elle gagne grâce à ses relations avec les riches touristes. Quand on les voit marcher sur la plage, ils ne parlent pas beaucoup, ils savent très peu de choses l'un de l'autre, mais ils sont très dépendants. Dans ce film, il n'y a pas de jugement, c'est plutôt l'observation d'une réalité, de modes de vie qui existent dans de nombreux endroits.

Comment s'est passée la rencontre avec les réalisateurs Laura Amelia Guzmán et Israel Cárdenas ?

J'avais vu leur film précédent, Jean Gentil, que j'avais adoré. Le film ne me lâchait pas, j'y pensais constamment. C'était extraordinaire. J'en parlais à tout le monde. Et d'ailleurs quelqu'un a dit aux réalisateurs : « Y'a la fille de Charlot qui parle tout le temps de votre film ! ». Ils avaient le projet d'adapter le roman de Jean-Noël Pancrazi, Les Dollars des sables. Alors ils m'ont contactée car ils voulaient travailler avec moi. J'étais aux anges !

Avez-vous lu le livre de Jean-Noël Pancrazi ? Est-ce que cela vous a aidée dans la préparation de votre rôle, sachant que le roman parle lui d'une histoire d'amour tarifée entre deux hommes ?

Les réalisateurs m'ont demandé de ne surtout pas lire le livre, alors évidemment, la première chose que j'ai faite a été de me le procurer ! J'ai été très émue par l'histoire. Cela parle d'une relation entre deux hommes, un très jeune et un vieux qui est marié et a des enfants. Et dans cette histoire, il y a une Italienne qui est aussi éprise de ce jeune homme. Et c'est finalement elle qui lui trouve un passeport et qui le fait sortir du pays. Au début, je devais jouer le rôle de cette Italienne. Laura Amelia et Israel cherchaient l'acteur qui devait incarner l'homme riche, en vain. Ils ont alors eu l'idée de raconter une histoire entre deux femmes.

Comment s'est passée votre rencontre avec Yanet Mojica ? Comment avez-vous travaillé ensemble pour ce film qui demande une complicité très forte ?

Laura Amelia et Israel ont fait des castings en République Dominicaine, mais ils ne trouvaient pas l'actrice qui jouerait le rôle de la jeune fille. Alors ils ont commencé à chercher des filles non actrices. Un soir, nous nous sommes retrouvés dans un bar où il y avait une jeune fille qui dansait très bien. Laura Amelia est allée vers elle et lui a demandé : « Tu veux faire du cinéma ? ». Et elle a dit oui. Le lendemain, on devait faire des scènes ensemble. Yanet est arrivée avec une copine parce qu'elle devait se dire que c'était bizarre qu'on lui propose de faire un film. Laura Amelia ne lui expliquait rien, elle lui disait juste : « Tu as une amie, ce n'est pas ta grand-mère, et tu l'aimes beaucoup ». Et ça s'est fait comme ça. Cette fille a vraiment quelque chose. Les réalisateurs ont l'habitude de travailler avec des acteurs non professionnels... C'est très dur de travailler avec des non professionnels parce qu'il faut être à la hauteur. Ils sont toujours meilleurs, ils sont extraordinaires !

Si vous aviez un souvenir, une anecdote à garder du tournage ?

Ce tournage, c'était comme un rêve. En même temps, c'était très dur. Yanet n'avait pas toujours envie de tourner... Quand on lui disait que pour ce travail il fallait se lever tôt, elle nous répondait « Oh non, moi j'aime pas me lever tôt le matin... ». Nous vivions tous ensemble, je faisais la vaisselle, il y en avait d'autres qui cuisinaient... Nous étions tous réunis dans un endroit extraordinaire, loin de tout. C'était à 45 minutes en Jeep de Las Terrenas, le lieu du tournage.

Qu'est-ce que ce film vous procure et aimez-vous revoir les films dans lesquels vous avez joué ?

J'adore ce film, j'aime tout dedans. Cette sensation de solitude de la vieillesse, de l'animal moribond, qui essaie de bouffer la jeunesse... Cela m'a appris beaucoup sur ces personnes, dont je ne fais pas partie ! (rires). J'ai adoré me voir dans ce film. Et puis, ce n'est pas moi. Je ne me reconnais pas, c'est quelqu'un d'autre, c'est Anne. Cela me plaît de voir le travail qui a été fait. Parfois, il y a des films que je n'aime pas revoir, ils appartiennent au passé. Il y en a qui sont tellement mauvais... Mais pendant les tournages, j'aime bien voir les scènes pour savoir où vont les réalisateurs et parfaire mon jeu.

Vous avez récemment joué Coco Chanel pour Karl Lagerfeld, vous avez aussi joué le rôle de la mère de votre père... Tout semble possible. Y a-t-il un rôle que vous rêvez encore de jouer et qu'on ne vous a pas encore proposé ? Ou un rôle que vous ne pourriez absolument pas jouer ?

Tous les rôles sont intéressants ! Car ce sont des êtres humains et l'être humain est fascinant. Mon travail c'est de jouer un être humain, et de creuser pour voir ce qu'il y a dedans. Tous les êtres sont fascinants, si on creuse un peu... C'est toujours intéressant... ou effrayant. C'est toujours un défi. C'est drôle parce que maintenant que je fais davantage de petits rôles, des apparitions, c'est complètement différent. On ne travaille pas sur la longueur, on n'a pas le temps de développer un personnage. Il faut le faire vite et bien, en sachant qu'on n'est pas la chose la plus importante du film. Et ça, c'est intéressant. C'est presque une autre façon de travailler. C'est comme la différence entre le théâtre et le cinéma, je pense !

Votre père a dit que c'est grâce à sa mère qu'il a voulu faire du cinéma. Car elle lui racontait des histoires en s'inspirant de ce qu'elle observait dans la rue, à travers sa fenêtre. Et vous, qui vous a donné envie d'être actrice ? Votre père ?

Non, c'était par paresse. J'étais une jeune fille très gâtée et je m'étais lancée dans la danse. Quand la danse m'a laissé tomber, je me suis demandé ce que j'allais faire. Alors je me suis dit que j'allais être actrice, parce que l'on gagne de l'argent. Et puis j'avais un nom. C'était par paresse, par pure paresse ! Et je suis tombée amoureuse de mon métier sur le tournage du Docteur Jivago. Je me suis rendu compte que ce n'était pas si facile. J'ai eu énormément de chance parce que j'ai tout de suite eu un agent. J'ai fait mon premier film avec Belmondo. Une chance inouïe. Mais avec Le Docteur Jivago, je me suis dit "tiens, c'est dur"... (rires) !

Ne pas être devenue une grande danseuse est un grand regret dans votre vie. Mais vous avez dit que Pedro Almodóvar vous a guérie de cette déception en vous offrant le rôle d'une professeure de danse classique dans Parle avec elle. Pouvez-vous nous raconter votre expérience dans ce film ? Comment avez-vous connu Pedro ?

Comme toute actrice dans le monde, je rêvais de travailler avec lui. Mais je me disais que c'était impossible. Une fois je l'ai vu, on était au kiosque en bas de chez nous, on achetait le journal ensemble. Et il m'a dit « Ah tu vis ici ! Oh, des fois je m'emmerde, il faut qu'on prenne un café ensemble ». J'ai attendu près du téléphone pendant trois mois, et il n'a jamais appelée. Sa production m'a appelée plusieurs fois, et j'étais très excitée, mais c'était pour me proposer très gentiment de venir aux avant-premières de ses films. Et un jour, on m'a appelée pour me dire qu'il y avait un petit rôle à prendre. Quand j'ai vu le rôle je me suis dit, "oh de la danse" ! Et j'avais coupé avec ça, c'était mon premier amour. Je n'étais pas très bonne, et c'est la danse qui m'a laissé tomber. Ça m'a laissé une grande cicatrice, je ne voulais plus entendre parler de danse. Et donc là je devais m'y remettre. Pedro m'a emmenée dans une école de danse, il m'a montré la professeure, et il m'a dit "imite-la" ! C'était une Serbe qui avait vécu en Californie, elle était très excentrique. Je devais tout réapprendre. Et depuis, ça s'est exorcisé. Merci Almodóvar. Merci Pedro.

Est-ce que vous suivez l'actualité du cinéma espagnol ? Est-ce qu'il y a un film que vous avez vu récemment ?

Oui !!! Il y a un film que j'ai vu récemment et que j'adore ! C'est La Niña de fuego. Oh j'adore ce film ! J'ai vu ça à Toronto. J'ai adoré ce film. Il est passé au Festival Different ! C'est un beau film, extraordinaire.

Propos recueillis par Emilie Garcia
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