Films

Affiche Film

Petra

Un film de Jaime Rosales
Avec Bárbara Lennie, Alex Brendemühl, Marisa Paredes, Joan Botey, Oriol Plà
Drame | Espagne, France | 2017 | 1h47
Sélection Quinzaine des Réalisateurs - Cannes '18
Petra ou celle qui résiste à tous les séismes
Découvrir le travail de Jaime Rosales grâce à Petra, c'est intriguant. Le film est l'histoire tragique d'une famille espagnole, d'une héroïne face au plus toxique des méchants. Petra est une proposition personnelle cohérente qui perturbe tant par la qualité du jeu d'acteurs que par le raffinement des choix techniques. Un passage à Cannes presque méprisé mais ici, à l'occasion de la onzième édition du festival Dífferent! 11 à Paris, il est pour nous une découverte à protéger.

Peindre

Notre première observation est la puissance du jeu des acteurs grâce à la création de personnages esquissés par les trois scénaristes : Jaimes Rosales, Michel Gaztambide (scénariste, poète et professeur : Chatarra, 1991 ; No habrá paz para los Malvados, 2011) et Clara Roquet (scénariste : 10.000 km, 2014). Il nous tarde d'en savoir plus sur le travail effectué avant et pendant le tournage (interview en préparation) mais avant, comment ne pas applaudir les compétences de Bárbara Lennie (La enfermedad del domingo, 2018 ; Notre enfant, 2017 ; La niña de fuego, 2014, Las 13 rosas, 2013) dans le rôle de Petra, cette jeune femme artiste-peintre qui, à la suite du décès de sa mère, cherchera son père inconnu et tentera de perçer les secrets du plausible Jaume, célèbre et riche artiste plasticien au cœur de pierre interprété par Joan Botey Serra. Elle tombera amoureuse d'un homme sage avec qui elle construira l'amour qu'elle mérite (Lucas, joué par Alex Brendemühl). Le personnage protégera aussi sa fille des tremblements d'une famille soumise à la tentation du mensonge mortel. Les scénaristes et les acteurs peignent des personnages aux dialogues si éminents qu'ils vous glacent le sang autant qu'ils vous séduisent. Sont réunis des acteurs qui ne jouent plus mais qui transpirent le travail dur et persévérant pour cette œuvre enviable. Tous peignent sur l'écran des personnages tendres, violents, misérables, nobles, toujours cohérents. Ils suivent leur chemin comme un destin sans échappatoire. Ils sont grands parce qu'ils sont ce qu'ils sont, fidèles à eux-mêmes, malgré les conséquences. Petra lutte -résistance héritée de sa mère- contre la maladie de pierre qui se propage dans l'être tout entier de Jaume. Lucas est l'entre-deux qui part pour rester celui qu'il est et garder le cœur chaud, photographe prometteur qui s'intéresse à la mémoire des fosses communes de la guerre civile et du franquisme (œuvres du photographe engagé Clemente Bernad). Il est la nuance, l'espoir. Il y a aussi Pau (Oriol Pla aussi dans Incierta Glòria d'Agustí Villaronga, programmé à Dífferent! 11). Il grandit dans l'ombre du génie de Jaume qui décidera lui aussi d'accomplir sa destinée. Il y a cette mère effrayée, Marisa, qui leur survivra pour mieux être rongée par la culpabilité, interprétée par la grande Marisa Paredes. Le tableau est souverain dans Petra, la peinture déposée sur l'image par chacun des acteurs, chapitre après chapitre, reste fraîche et toujours animée.

Sculpter

Les œuvres peintes par Petra dans le film, travaux néo figuratifs de Desi Cervera, sont l'expression d'une recherche identitaire de Petra. Elle s'observe en mouvement, se filme et se peint. Elle peint aussi celui qu'elle ne connaît pas et qui pourtant pourrait lui donner une autre réponse à la question de ses origines. Elle a une obsession pour la peinture mais ses tableaux ne se finissent pas comme une ébauche de sa vie jusqu'à la certitude qu'un autre destin plus calme lui est offert. Alors ce sera au tour des sculptures de Jaume de prendre toute la place, toujours plus monumentales, inquiétantes, d'éléments qui se reproduisent comme la spirale de sa propre descendance, pour croire atteindre une satisfaction utopique. Il est un monstre interprété par un acteur dit « sauvage » par Jaime Rosales lui-même : Joan Botey. Il se révèle en tant qu'acteur ici, donnant des airs, avoués et reconnaissables sans équivoque, à l'artiste Manolo Valdés. C'est bien ses sculptures qui ont inspiré Jaime Rosales et pour ce qu'il en est de la personnalité de Manolo Valdés, nous ne savons pas quelle est la trempe de l'homme qui se cache derrière l'artiste public. Nous reconnaissons ses Ménines, ses têtes de femmes qu'il sait faire tomber, s'imposant comme étant plus l'œuvre de ses manutentionnaires que le travail de ses propres mains. Jaume décide, projette, organise et ordonne. La mécanique du quotidien du sculpteur n'épargne personne. Quel savant choix que celui de montrer le travail de ce personnage, de l'entendre échanger sur ses volontés, sur ses vices et sur ses stratégies ! Après la peinture qui esquisse la scène, la sculpture donne matière et relief au film. Le sacre de la tragédie vient alors.

Filmer

L'esthétique cinématographique de Petra est une proposition soignée, à l'équilibre précis, aux finitions minutieuses. Sa collaboration avec la talentueuse directrice de photographie Hélène Louvart (cf. filmographie) et le compositeur de musique de films danois Kristian Selin Eidnes Andersen est grandiose. L'espace du film est celui des terres du sud de l'Espagne, là où les arbres sont aussi durs que la pierre qui les entoure, là où le soleil éblouit si fort que les maisons lui tournent le dos, là où la chasse devient caresse tellement les Hommes et les Femmes y sont endiablés. En contraste, le film est aussi l'espace d'un intérieur moderne à Madrid, vivant et chaleureux, hospitalier et rassurant. Par analogie, le temps du film est celui qui s'arrête au zénith, toujours orchestré par Jaume, et celui qui défile en un clignement des yeux, comme l'ellipse entendue dans le regard azur de Lucas avant l'accomplissement de son destin. La vision dans le film, c'est celle de la steadycam utilisée tout en souplesse tel un voyage entre l'obscurité de la tragédie et sa grande beauté. Le montage est fait de sept chapitres qui s'enchaînent dans le désordre ce qui renforce la durée qui est celle du cinéma comme elle l'a été avant celle de la littérature, le temps de l'imaginaire avec lequel le spectateur doit pouvoir comprendre l'essence complexe des entrailles des personnages et de leur choix. Le son, naturel et proche du spectateur rappelle, entre autres, le délicat Un dia perfecte per volar de Marc Recha aussi programmé à Dífferent! il y a trois ans. Il s'ennoblit de la musique composée à l'intention de Petra.

Petra est une approche respectueuse et tout autant singulière du langage cinématographique mettant en scène les principes des tragédies grecques. Il s'y mêle avec harmonie différentes représentations artistiques. Au nom de l'esthétisme choisi, elles partagent avec légitimité la scène de l'expression artistique au sens large. Toutes les compétences s'unissent pour offrir un film précieux, si précieux qu'il ouvre l'appétit d'en voir plus. Qu'a fait Jaime Rosales pour en venir à cette création ? Et que fera-t’il par la suite ? Voilà des questions qui ne se posent pas à chaque film visionné. Petra est une œuvre unique, une pièce de collection, le sacrement de ses acteurs. Petra a tous nos applaudissements ! 

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