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Entre dos aguas

En passe de devenir l'enfant chéri du cinéma espagnol après sa deuxième Concha de oro au festival de San Sebastian en septembre 2018 et sa récompense aux Goyas 2019 (Meilleur film et meilleure réalisation), Isaki Lacuesta hésite toujours entre fiction et documentaire.
affiche
Né en 1975 à Gérone, de père basque, Isaki a été formé aux métiers du cinéma à Barcelone et jongle entre l'enseignement, la réalisation de longs-métrages et de documentaires, et la rédaction d'articles. Dans ce film il donne une suite à La légende du temps(2006) qui mettait en scène deux jeunes frères gitans, confrontés à la mort tragique de leur père,et qui passaient de l'enfance à l'adolescence. Cheito le frère ainé et Isra le cadet se retrouvent avec joie après la sortie de prison de ce dernier, sur l'île de San Fernando (Cadix) dont ils sont originaires. Leurs parcours sont complètement différents, même si leurs familles se ressemblent : ils sont les jeunes pères de trois jeunes enfants chacun.

Dès le début du film, les deux trajectoires sont montrées en parallèle, douze ans après le premier film. C'est d'abord un portrait que nous dresse le réalisateur, dans une époque, un lieu : l'après-crise de 2008, la précarité, la délinquance, et le soleil de Cadix qui embellit même la vase qui engloutit les pieds des ramasseurs de crustacés, le premier et dernier des métiers qu'Isra accomplit en désespoir de cause. Alors que Cheito s'est engagé comme cuistot dans l'armée et sillonne le monde pendant des mois pour faire vivre sa famille, Isra peine à se trouver une identité. Lors des retrouvailles, les plongeons à deux ou en groupe depuis les ponts dans le fleuve ou la mer, les souvenirs qui les unissent sont un leitmotiv. Et le souci constant de faire vivre sa petite famille, de vivre en harmonie avec ses enfants et sa femme.

Pourtant, pour Isra, déboussolé, les tentations sont grandes de renouer avec les anciennes habitudes, le narcotrafic. Rien n'est facile, mais heureusement les amis, eux aussi en situation précaire, sont là. Et la mer, le soleil.

Le début présente l'importance de la famille : le réalisateur nous montre en détail la naissance de la petite dernière, Manuela, mais les menottes passées aussitôt au père sont sans équivoque : bonheur passager !

Le film, de presque 140 mn, est empreint de véracité, d'authenticité : les dialogues, souvent banals –ce sont les acteurs qui ont l'initiative et non le script ne fait pas loi, selon une interview d'Isaki Lacuesta- parfois à peine audibles, sont réitératifs, sont empreints de quotidienneté. Les plongeons répétitifs, les cabanes délabrées où vivent ceux qui n'ont pas grand-chose et forment pourtant une communauté dans le quartier de la Caseria, la vase, les décharges et casses sont l'univers où se fraie un chemin où Isra, matériellement comme symboliquement. Il cherche sa voie de jeune adulte, après les erreurs qu'il a payées. Il cherche une religion. Une rédemption (les tentatives de conversion, le baptême sont des moments réussis).

Isaki Lacuesta, on le voit, nous conte le réel, le quotidien, sans éluder les difficultés, les tentations, les doutes. Le film est une vision sobre et sèche et dure de ces vies d'adultes, qui ont connu la tragédie première : la mort violente du père racontée dans La légende du temps. Un passé difficile, évoqué par des extraits inclus dans le film, des flash-backs significatifs de la complicité et de la douleur commune des deux frères.

Les acteurs sont les mêmes, les jeunes adolescents devenus presque trentenaires. La musique, de Camaron, le gitan de San Fernando, était présente dans le premier long-métrage, et cette fois c'est celle de Kiko Veneno qui ponctue les moments de joie éphémère, de retrouvailles comme de choix décisifs. Ce n'est pas un hasard si les titres des deux films sont de Camaron (La légende du temps) et de Paco de Lucia (Entre deux eaux) : l'équilibre est fragile, difficile à trouver.

Mais rien à voir avec Carmen y Lola, la réalité est plus amère ici. Il s'agit de l'essentiel : assurer sa survie, celle de la famille qu'on a créée.

On peut comprendre que ce film ait séduit les jurys du festival de San Sébastien comme des Goyas car il reflète une authenticité, sans artifices ni fioritures, la vérité nue et ardue, même sous le soleil, loin des clichés : un parcours de vie, un désarroi peint sur le visage du bel Isra. On regrette toutefois les longueurs, les situations et dialogues répétitifs, le manque d'intervention de l'auteur. Pas de dramatisation : peu de moments sont mis en valeur.

Un regard honnête et sincère, mais le récit colle tellement au réel qu'il en devient aseptisé.

Isaki Lacuesta n'a pas tranché entre documentaire et fiction.

 

Vu à l'occasion du 24e festival Cinespaña à Toulouse le samedi 5 octobre 2019.

Françoise-Claire Buffé-Moreno

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