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Carmen y Lola

Un film de Arantxa Echevaría
Avec Rosy Rodriguez, Zaira Morales, Borja Moreno, Carolina Yuste, Rafaela León
Drame, Romance | Espagne | 2017
Carmen et Lola ou le courage d’être soi
"La vie d’Adèle de l’autre côté de la M.30", selon la réalisatrice. Deux jeunes gitanes osent s’aimer en toute liberté et briser les tabous de leur communauté. Un film audacieux, rafraîchissant et romantique sur le fond, lumineux et authentique sur la forme.

Rompre les tabous 

Comme l’indique la réalisatrice -à la fois scénariste et coproductrice- ces deux jeunes filles sont très courageuses dans le personnage qu’elles incarnent comme dans la vraie vie.
Deux adolescentes de 16 et 17 ans se rencontrent sur un marché, lorsqu’elles aident leurs parents à la vente. Attirées l’une par l’autre, elles vont d’abord se cacher pour fumer, et enfreindre un premier interdit puis se retrouver aux fiançailles de l’une d’elles, au milieu de toute la famille. Alors cette dernière va rompre avec la tradition et affronter la honte en rompant ses fiançailles et vouloir vivre son amour avec celle que son cœur a vraiment choisi.
Ce sont aussi plusieurs défis qu'a affrontés la réalisatrice. Une « paya » (non gitane) qui met en scène une histoire de gitans, une histoire où les protagonistes sont des adolescentes, une histoire dans laquelle on brise le tabou de l’homosexualité féminine !
Arantxa avait d’abord projeté d’écrire une histoire d’amour, le premier, puis a évolué vers une histoire d’amour que les obstacles rendent difficile. C’est toute l’entreprise qui est devenue un exploit.
Comment financer un tel projet ? Comment  montrer et mettre en scène une communauté qu’on a l’habitude d’ignorer, sauf pour ses artistes ? Comment trouver des interprètes qui soient libres d’incarner les personnages en étant authentiques et en reniant les normes familiales et communautaires ? Il aura fallu deux ans pour s’intégrer dans le milieu des vendeurs de marché, marché aux puces, évaluer plus de mille acteurs et surtout actrices en casting, éviter bien des écueils, et surtout protéger, mettre en valeur une minorité méconnue : le monde caché, souterrain des lesbiennes gitanes, des « chicas raras », celles qui ne veulent pas se marier jeunes, avec pour seul avenir la soumission au mari et l’éducation des enfants. Celles qui n’ont aucune visibilité et doivent se cacher pour échanger sur internet, à coups de pseudonymes, la peur au ventre.
Arantxa Echeverria leur donne une visibilité et les illumine dans ce film courageux. Elle n’en fait pas des victimes, juste des amoureuses.

La communauté gitane et le destin scellé d’avance

C’est aussi le portrait de la communauté qu’elle fait aussi, et le destin scellé d’avance des femmes. Au-delà des clichés et de la délinquance, du bruit et de la fureur. C’est leur travail  (il faut se lever tôt, il faut aider la famille), c’est la protection, la surveillance des jeunes filles par leurs frères ou cousins, c’est l’impossible mixité, l’enfermement (les barreaux aux fenêtres, les longues heures dans l’appartement clos), ce sont les études présentées comme inutiles, surtout pour une jeune fille, ce sont les propos racistes, les propositions restreintes pour celles qui veulent exercer un métier (coiffure seulement !), l’interdiction de fumer à la vue de tous, l’importance de la réputation, la honte … C’est pour une jeune fille le destin inéluctable, les fiançailles et le mariage, comme un pacte passé entre familles.

Dans ce monde clos, les valeurs traditionnelles sont de mise, pas d’échappatoire possible : le machisme est roi, la femme est faite pour obéir et engendrer. La famille est le lieu unique de convivialité, avec le culte évangélique, et parfois la fréquentation de l’association… Les fêtes se multiplient dans cet univers.

Que cachent toutes ces dorures ?

La soif de liberté

Lola (interprétée pour la première fois à l’écran par Zaira Morales) est une « chica rara » : elle veut étudier, voyager, refuse de se conformer au modèle sans rien dire. Ce n’est pas une rebelle, pourtant, elle est juste différente, sincère. Elle adore dessiner des oiseux multicolores, gigantesques, qu’elle tague à la sauvette dans des quartiers à l’abandon. Elle ne va pas supporter longtemps l’école, car elle est la seule gitane de sa classe. Et puis elle tombe amoureuse, éperdument, de la fiancée de son cousin Rafa…
Carmen (incarnée par Rosy Rodriguez, aussi débutante) est belle, séduisante, sûre d’elle, féminine et fière de se marier ; mais l’attraction est irrésistible. D’abord celle d’une âme sœur, puis celle de l’amoureuse qui se déclare, tente un baiser. Carmen va-t-elle oser être elle-même ?

Un film lumineux, proche de l’authenticité

Tourné d’abord en plans rapprochés, vifs et nerveux sur les marchés, le film nous montre une société séduisante, des familles unies, des fêtes familiales enjouées, des costumes alléchants. La musique des gitans madrilènes n’est pas le flamenco qu’on attend. Et surtout la réalisatrice a éludé la violence, la délinquance, les clichés réducteurs.
Alors on apprend à connaître et respecter comme elle ce peuple à la fois visible et invisible, qui lutte pour exister, et on apprend à aimer celles qui s’aiment, tout simplement, dans la beauté des rencontres, dans leurs peines, leurs difficultés, leurs rêves. Leur espoir fou.

Zaira Morales est vraie, belle, émouvante ; Rosy Rodriguez est sincère et authentique. Rafaela Léon (mère de Lola) convaincante dans son rôle de mère déçue et terriblement angoissée, soumise à l’avance aux décisions drastiques du père (Moreno Borja). La seule actrice professionnelle est Carolina Yuste (Paqui).
L’image finale de ces deux jeunes pleines d’espoir, de sensualité et de tendresse, se veut optimiste.
Cependant, la réalité est toute autre, plus cruelle et radicale… Les gitanes homosexuelles vivent leurs amours, parfaitement invisibles et rejetées. Le monde gitan reste ignoré, voire craint.
Mais le mérite de ce film est de nous permettre de le respecter, comme l’a fait la réalisatrice ; saluons ce courage et admirons-en la beauté simple, vraie, lumineuse et authentique.

Un film et un monde à découvrir. 

 

Film présenté à la Quinzaine des réalisateurs au festival de Cannes 2018.
Vu dans le cadre du festival Dífferent! 11ème édition - Paris (Juin'18)

Françoise-Claire Buffé-Moreno


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