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Affiche

As bestas

Un film de Rodrigo Sorogoyen
Avec Marina Foïs, Denis Ménochet, Luis Zahera, Diego Anido, Marie Colomb
Drame | Espagne, France | 2022 | 2h17
As bestas : comme des bêtes…
Après El Reino, Madre ou la série Antidisturbios le réalisateur Rodrigo Sorogoyen signe, avec sa coscénariste habituelle Isabel Peña, un nouveau thriller dramatique qui explore en profondeur la psychologie des personnages.

Une scène d’ouverture bestiale filmée au ralenti et en plans serrés nous montre le travail beau et violent des aloitadores, ces jeunes hommes chargés d’immobiliser des chevaux sauvages à mains nues pour leur couper la crinière et les marquer. As bestas (littéralement « les bêtes » en galicien) désigne les femelles de cette race de chevaux. Que le spectateur ne s’y trompe pas, le film n’est pas une plongée dans l’univers de ce rituel galicien. Cette première scène sert de métaphore à la scène centrale du film et fait écho à la blessure à la tête d’un des protagonistes du film. Nous pénétrons ensuite dans l’intimité d’un couple français d’enseignants récemment installés dans un petit village galicien à la démographie décroissante. Ils y retapent une maison et pratiquent la permaculture pour leur activité de maraichage. Bientôt, nous découvrons que leur intégration au sein de la communauté villageoise n’est pas complètement réussie et qu’elle débouchera sur une cohabitation de plus en plus délétère.

Comme son précédent long-métrage Madre, As bestas est une coproduction franco-espagnole, en témoigne, notamment, le casting emmené par Marina Foïs et Denis Ménochet – non sans rappeler son rôle de fermier sous pression dans Inglorious Basterds – que l’on apprécie voir manier l’espagnol. Le film, également soutenu par la Galice, se déroule dans la province de Lugo – la plus reculée et isolée des quatre provinces galiciennes. D’ailleurs, une partie des dialogues du film sont en galicien (la langue co-officielle), ce qui explique les problèmes de compréhension connus parfois par le couple français au sein de cette communauté rurale. L’acteur Luis Zahera, natif de cette région et qu’on avait déjà adoré dans El Reino, fait froid dans le dos dans le rôle du voisin du couple qui, avec son frère (Diego Anido), ne voit pas d’un bon œil leur présence.

Le « retour à la terre » entrepris par ce couple reconverti dans le maraichage semble, de prime abord, des plus sains et harmonieux. Petit à petit, le film dévoile des désaccords et des conditions de vie difficiles dans un village reculé. Le tour de force réside dans la construction en plusieurs strates qui proposent autant de points de vue et de questions qui se superposent les uns aux autres. Quel est le prix à payer pour un lopin de terre, sa tranquillité ou se sentir chez soi ? Ainsi, deux visions du monde et du rapport à l’argent se dessinent et s’entrechoquent : celle d’un couple ayant bourlingué et fait des études et celle de personnes figées dans leur lieu de naissance et qui n’ont pas eu ces possibilités-là.

La province de Lugo est celle qui compte le plus de parcs éoliens de Galice, ce qui fait de cette région l’une des plus autonomes énergétiquement (50% d’énergies vertes). Cependant, la question de l’implantation de ces parcs continue de diviser la population et le gouvernement régional en raison de son impact sur le paysage et du rachat des terres par des investisseurs étrangers (une forme de néocolonialisme ?). Les personnages du film sont touchés de plein fouet par cette question. A l’image du plan du personnage de Denis Ménochet, tout petit face à ces mastodontes, les protagonistes semblent hypnotisés par le tournoiement des hélices et bloqués dans un mécanisme intellectuel qui tourne en boucle. Ces moulins à vent des temps modernes, comme ceux de Cervantès, semblent pouvoir les faire tous succomber à la folie, peu importe leur condition sociale ou intellectuelle.

Dans ce thriller haletant, Sorogoyen fait monter la tension progressivement et réussit à la faire culminer grâce à un style propre fait de plans-séquences aux moments clés de l’intrigue et à une musique subtilement pesante.

Film vu en avant-première à l’occasion de la 50ème édition du Fema de La Rochelle.
Sortie le 20 juillet 2022

Paul Buffeteau


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