Films

Affiche

Une vie secrète

Un film de Jon Garaño, Aitor Arregi, José Mari Goenaga
Avec Antonio de la Torre, Belén Cuesta, José Manuel Poga, Emilio Palacios, José María del Castillo
Drame | Espagne | 2019 | 2h27
Pendant la guerre puis la dictature, la vie continue... cachée

Les films offrant un témoignage sur la Guerre civile sont nombreux, mais aucun n’avait abordé la situation des « topos », ces hommes forcés de se cacher pendant plus de trente ans dans leur propre maison en attendant que la guerre se termine ou que la situation politique leur permette de sortir sans risquer leur vie. Ici, les personnages principaux ne sont pas les combattants, mais bel et bien les résistants invisibles. Le trio de réalisateurs Jon Garaño, Aitor Arregi et José Mari Goenaga, déjà acclamés pour leur film Loreak abordent le thème de façon magistrale. Le film alterne les actions et les temporalités pour représenter la situation de cet homme qui ne peut voir la lumière du jour et qui devient non plus acteur, mais spectateur de sa propre vie.


 

La prise de risque est totale : tout d’abord, cette première scène, filmée caméra au poing, où Higinio est fait prisonnier, où il parvient à fuir puis à revenir chez lui, par miracle, alors que tout le village veut sa peau. Ensuite, le confinement à l’ombre de sa maison, dans un trou creusé sous le sol de sa propre cuisine, puis dans la double paroi de la demeure où sa femme décide finalement d’élire domicile. La vie continue, dans le mensonge et dans la dissimulation ; le spectateur vit au rythme de cet homme qui prend de l’âge en regrettant de ne pas voir la lumière du jour. Le temps passe ainsi, inéluctable. Comment le montrer à l’écran ? Classiquement, par des changements dans le physique des protagonistes et par des journaux évoquant les faits marquants des années qui s’écoulent. Le temps qui passe, oui, trop vite souvent, de manière maladroite parfois. Le film est beaucoup plus habile, beaucoup plus intéressant, lorsqu’il prend le parti d’évoquer l’histoire par le hors champ : l’important n’est pas ce que l’on peut voir, mais bel et bien ce qui est construit par le cerveau à travers les images perçues par un trou percé dans le mur, occulté derrière un faux tableau, ou encore à travers les voilages d’une fenêtre donnant sur la rue. Si près, et pourtant si loin de la vie : toute l’ambivalence du film se retrouve dans cet équilibre difficile, paradoxal et totalement réussi.

Contrairement à d’autres films sur la guerre d’Espagne, comme Lettre à Franco, la dernière réalisation d’Alejandro Amenábar, le contexte politique est certes évoqué, mais il ne représente pas le thème central : en effet, le plus important reste la relation entretenue par le couple protagoniste. Celui-ci est le point fort du film : Antonio de la Torre et Belén Cuesta sont épatants dans leurs rôles. Le film se transforme en une histoire de résistance cachée, de solitude, de peur ; il est aussi la preuve que la vie peut continuer, malgré tout. Les éléments d’arrière plan sont tout aussi importants que l’histoire principale : le spectateur doit  notamment saisir les conciliations faites avec le régime afin de survivre. Ce même régime dictatorial qui résonne totalement avec la vie clandestine des deux personnages principaux : le temps lourd, qui passe, qui marque le couple au fer rouge. La relation qui devient de plus en plus insupportable, qui finit par éclater devant la lumière blanche, aveuglante, que découvre enfin Higinio après trente années passées dans l’ombre. Comme l’épanchement d’une blessure invisible d’un conflit qui n’a pas totalement disparu aujourd’hui. Un film passionnant et palpitant à découvrir absolument !

En avant-première au Festival Reflets de Villeurbanne (Septembre '20)
Sortie en salles le 28 octobre '20

Aurore Kusy


+ d'infos
Voir ce film
 

À lire aussi
Ander
Films | Ander
Dans un hameau du Pays Basque, Ander (Joxean Bengoetxea) fait tourner la ferme familiale. Il vit avec sa mère et sa sœur. La mère semble encore attachée au souvenir de son défunt mari et voit de temps en temps un autre homme, vieil ami de famille. La sœur se prépare à se marier et à quitter le cocon familial. Elle a 14 années de moins... Lire la suite

Roberto Castón - Ander
Interviews | Roberto Castón - Ander
Vous abordez la thématique gay de façon radicalement différente par rapport à celle que nous propose habituellement le cinéma espagnol (Reinas, À la carte, Queen size bed...). Expliquez-nous ce choix.En tant que directeur du Festival International de Film Gay-Lesbo-Trans de Bilbao, j'étais fatigué de voir des films traitant toujours des... Lire la suite

80 jours
Films | 80 jours
Axun (Itziar Aizpuru) a 70 ans. Élevée dans les traditions, cette retraitée est mariée depuis des lustres et possède une ferme avec son mari, au Pays basque. Sa fille, Josune, trentenaire, a divorcé et s'est exilée à Los Angeles. Un jour, son ex-mari Mikel tombe dans le coma suite à un accident de voiture. Josune refusant de rentrer, Axun... Lire la suite

Handia
Films | Handia
Parce qu'à deux on va plus loinAitor Arregi Galdos et Jon Garaño sont les réalisateurs, duo raffiné, déjà productif et primé avec Loreak en 2014 (San Sebastián, Londres, Tokyo, Zurich, deux nominations aux Goyas 2015), et proches collaborateurs depuis quinze ans au sein de la société de production Moriarti. Ils se sont à nouveau réunis... Lire la suite