Films

afficheautor

El autor

Un film de Manuel Martín Cuenca
Avec Javier Gutiérrez, María León, Antonio de la Torre, Adelfa Calvo, Adriana Paz
Thriller | Espagne, Mexique | 2017 | 1h 52min
Meilleur acteur Goya 2018, Meilleure actrice secondaire Goya 2018, 7 Prix aux ASECAN , Médaille du SEC, 2 Prix Forqué, 2 Prix Feroz, 9 nominations aux Goya 2018
Du premier roman de Javier Cercas au film de Martín Cuenca : portrait intelligent et ironique de l’apprenti écrivain en grand manipulateur.
Basé sur un des récits de "El móvil", le premier roman écrit à l'âge de 24 ans par Javier Cercas, le film de Martin Cuenca est un des meilleurs films espagnols de l'année 2017 : un film intelligent, dans lequel excelle un Javier Gutiérrez rajeuni, aminci, comme une page blanche promise au meilleur comme au pire destin.

Le roman a eu un succès grandissant : depuis 1986, il a été réédité plusieurs fois, pourvu d'une introduction et d'un épilogue, mais Martín Cuenca (Amours cannibales) le transforme encore : pour en faire un portrait ironique, inquiétant, manipulateur pourtant, de son héros et narrateur.

Dans une introduction à une édition, Javier Cercas relate les circonstances de la création du roman, et les intentions qui l'animaient : écrire consiste à créer un jeu dans lequel on risque tout. Les thèmes centraux de son livre sont tant la vocation littéraire que la responsabilité de l'écrivain, les limites de son éthique, les subtiles relations entre la vérité, le réel et le fictif. L'apprenti-écrivain du roman comme celui, réel, de El móvil, se servent de la réalité et la façonnent à leur guise, influençant les personnages, les manipulant pour faire de leurs péripéties la trame de l'histoire.

Le réalisateur en a fait de même, risquant le tout pour le tout, mettant en scène l'ambition d' Alvaro, désireux de faire «de la littérature» et non un roman de gare, à l'aide des voisins de l'appartement qu'il loue à cette fin à Séville durant l'été 2017.

En effet, Alvaro rêve depuis longtemps d'écrire un roman et depuis trois ans suit assidûment les cours d'un atelier d'écriture (le professeur est incarné par Antonio de la Torre). Mais c'est sa femme Amanda qui tire le gros lot, avec un best-seller consacrant son premier roman. Alvaro ne supporte pas cela, ni l'infidélité de sa femme. Petit employé chez un notaire, il doit subir les incessants bavardages de son collègue ; son univers est étriqué et gris, sa vie pathétique. Mais grâce à de supposées vacances que lui impose son patron, il va donner à son ambition une chance de s'épanouir.

Les injonctions de son professeur d'écriture «Vis, regarde, écoute ton entourage !», et celles d'Amanda le conduisent à faire de ses voisins ses protagonistes, et comme leur vie s'englue dans un quotidien banal, Alvaro n'hésite pas à manipuler leur destin, pervers et fourbe malgré son air angélique.

Il se servira tour à tour des insatisfactions de la concierge, de la méfiance et des déboires professionnels de ses voisins pour alimenter l'intrigue de son roman, sans scrupule, dans une parfaite immoralité et impunité, croit-il.

Mais il sera pris à son propre piège...

Là s'arrête le roman de Javier Cercas, qui se centrait sur le jeune auteur ; le scénario de Martín Cuenca est plus ancré dans le siècle, avec les portraits des voisins : du désir inavoué de laisser une trace, qui remplit les ateliers d'écriture, de la punition vouée à l'insatisfaction sexuelle, de la méfiance raciste et misanthrope, de la naïveté supposée. Il pousse le scénario vers la manipulation comme trait de caractère inhérent à l'écrivain.

Entre ironie et perversité, entre cruauté et naïveté, le film brille grâce non seulement au sujet et à son traitement, avec ses péripéties imprévisibles, mais aussi grâce au jeu des acteurs : excellent Javier Gutiérrez, qui tel une page blanche, ne laisse rien transparaitre et boit tout, entier, parfaite Adelfa Calvo en concierge curieuse, naïve, et insatisfaite, étonnant Antonio de la Torre en professeur d'atelier d'écriture méprisant puis opportuniste...

Dépassant le huis-clos du roman, le huis-clos de la cage d'escalier, le metteur en scène nous livre un portrait ironique de notre réalité dérisoire.

Un film qui a été nominé aux Goya, qui a valu à Javier Gutiérrez un Goya pour son interprétation, un film qui dénote et surpasse beaucoup de réalisations espagnoles actuelles, et dont le propos pose des questions non seulement littéraires mais actuelles : qui manipule qui ? Une comédie, vraiment ? On rit, on réfléchit, on s'inquiète et on s'indigne... Courez vite voir El autor !

Film vu à l'occasion du Festival du cinéma espagnol de Nantes, Mars 2018.
Compétition Officielle pour les Prix du Jury Jules Verne, Prix du Jury Jeune et Prix du Public. 

Françoise-Claire Buffé-Moreno


+ d'infos

À lire aussi
Amours cannibales
Films | Amours cannibales
Carlos est un tailleur très réputé de Grenade ; il est calme, paisible, aimé de tous, ne cause pas de problèmes, fait bien son travail et est célibataire depuis longtemps. Mais il a un autre visage, beaucoup plus horrible : il tue les femmes qu'il aime pour les manger Lire la suite

La Isla Mínima
Films | La Isla Mínima
Dans l'Espagne post-franquiste des années 1980 qui tente de soigner le traumatisme des quarante dernières années, la disparition de deux jeunes filles dans la campagne andalouse oblige deux policiers que tout oppose à collaborer. Lire la suite

Que Dios Nos Perdone
Films | Que Dios Nos Perdone
Le film noir espagnol vit ses heures de gloire : dernièrement, des films comme La Isla mínima (2014), Tarde para la ira (2016) ou encore El hombre de las mil caras (2016) ont prouvé que le cinéma ibérique avait de beaux jours devant lui. Rodrigo Sorogoyen, pour son troisième long-métrage, fait partie dans cette nouvelle vague qui émerge.... Lire la suite

Les Regards sur le cinéma espagnol et latino-américain, dernière édition avant les 20 ans !
Actualités | Les Regards sur le cinéma espagnol et latino-américain, dernière édition avant l...
Un ciné espagnol … Une quinzaine de films est en provenance de la péninsule ibérique cette année. Une programmation qui va satisfaire les goûts de tous, petits et grands. Selfie, de Víctor García León avec l’acteur qui monte, est une comédie acide. On y suit Bosco (Santiago Alverú) dans ses errances depuis qu’il a été expulsé... Lire la suite