Films

Placido de Luis Garcia Berlanga

Plácido

Un film de Luis García Berlanga
Avec Cassen, José Luis López Vázquez, Elvira Quintilla
Comédie | Espagne | 1961 | 1h27
Sélection pour l'Oscar du meilleur film étranger (1962)
Ausculter l’Espagne franquiste par la dérision : Plácido de Luis García Berlanga

Un peu plus d’un an après la reprise du classique El Verdugo (Le Bourreau), Tamasa Distribution revient à la filmographie de Luis García Berlanga en ressortant un film antérieur, Plácido, oeuvre méconnue et néanmoins pierre angulaire du cinéma du réalisateur valencien.

Dans une petite ville espagnole, un industriel ayant fait fortune dans la vente de casseroles décide de lancer une campagne de charité de grande ampleur à la veille de Noël, avec pour slogan « Invitez un clochard à dîner pour les fêtes ! ». Plácido Alonso, un travailleur à la petite semaine, est embauché pour organiser cette opération.  Ce dernier doit tout faire pour que la campagne se déroule dans de bonnes conditions,  et ainsi gagner assez d’argent pour payer la dette contractée pour son triporteur.

L’humour corrosif de Rafael Azcona

On reconnaît forcément, à la lecture du scénario, l’univers tout personnel de Berlanga. Plácido est en fait la première collaboration du réalisateur avec le scénariste Rafael Azcona, et l’on retrouve donc la marque de ce dernier dans le ton général du film. L’humour omniprésent, voire surabondant, ne s’éloigne jamais d’un regard pessimiste et profondément satirique sur l’Espagne de l’époque : rupture significative avec les précédents films de Berlanga, dans lesquels on pouvait encore déceler un niveau de lecture plus optimiste malgré l’exploration des mêmes préoccupations sociales et politiques. Rafael Azcona, qui venait de signer à la fin des années 50 des romans humoristiques, s’était aussi fait un nom dans le monde du cinéma suite à sa collaboration avec Marco Ferreri, de laquelle sont nées deux œuvres matricielles : El pisito (L’Appartement) en 1959 et El cochecito (La Petite Voiture) l’année suivante.

Dans Plácido, le même rire carnassier opère, les valeurs catholiques et bourgeoises sont ridiculisées d’une manière fine et à peine détournée, mais le rythme frénétique du long-métrage, assez proche du modèle comique américain de l’époque par certains côtés, ne dissimule en aucun cas une vision amère et tragique de la société espagnole du début des années 60, période de contradictions. C’est la fin du règne de Gabriel Arias Salgado au Ministère de l’Information et du Tourisme, durant lequel celui-ci supervise une censure de fer, mais c’est aussi le début d’une phase technocratique du pouvoir, prônant le développement économique et marquant les premiers pas de la consommation de masse en Espagne. Plácido, par la richesse de ses niveaux de lecture, peut refléter à sa manière cette époque à travers ses personnages (Placido et sa femme vivant dans des toilettes publiques ne sont-ils pas le symbole de la crise du logement, problème majeur pendant de longues décennies ?).

Un film à la fois classique et subversif

Berlanga est sans aucun doute un réalisateur aussi insaisissable et contradictoire que ses films. Car si Plácido, ainsi que nombre de ses films suivants, sont de brillantes analyses critiques de la société dans laquelle il évolue, l’homme n’en demeure pas moins neutre sur l’engagement idéologique. Il se fait observateur, mais pas moralisateur. De toute évidence, Berlanga et Azcona avaient établi d’emblée le contenu de leur film ; la dimension comique ne leur sert qu’à mieux se dissimuler aux yeux inquisiteurs de la censure. Celle-ci, tout au plus, refuse le titre initial ("Siente a un pobre a su mesa", soit "Asseyez un pauvre à votre table"), trop proche du slogan de la campagne de charité lancée par le franquisme quelques années auparavant. En revanche, la censure ne pointe pas la dimension satirique du film, alors que l’on assiste à une véritable autopsie burlesque de toutes les couches de la population, de l’hypocrisie de la bourgeoisie et la superficialité de la charité catholique, jusqu’au désir de bien-être matériel des classes sociales plus pauvres.

Ce qui sauve le film des griffes de la censure, c’est justement son apparent classicisme technique, sa manière quasiment anodine de traiter un sujet sérieux, qui dissimule finalement bien l’orientation indisciplinée du long-métrage. Rappelons que le film est contemporain de quelques mois du scandale de la projection de Viridiana à Cannes, scandale qui n’a pas empêché Berlanga de terminer son film. Qui plus est, Plácido a connu un certain succès critique et commercial, signe que les spectateurs attendaient un cinéma plus en phase avec la réalité. A ce titre, le film de Berlanga se veut une application des instructions prônées lors des Conversations de Salamanque, en 1955. Il demeure aujourd’hui un film charnière d’une époque transitoire de l’Espagne franquiste, qui marque un nouveau souffle artistique et anticipe ce que sera dans la décennie suivante la modernité cinématographique espagnole.


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