Films espagnols

El Verdugo

El Verdugo (Le Bourreau)

Un film de Luis García Berlanga
Avec José Isbert, Nino Manfredi, Emma Penella, José Luis López Vázquez
Comédie | Espagne/Italie | 1963 | 1h28
Prix de la critique à la Mostra de Venise 1963
El Verdugo de Luis García Berlanga : un grand classique terriblement d’actualité !
Prix de la Critique à Venise en 1963 malgré les coups de ciseaux de la censure, ce chef-d'œuvre de cynisme est surtout une amère réflexion sur l'individu et sa condition dans la société.
Amadeo, bourreau de la Cour de Madrid, rencontre José Luis, employé des Pompes Funèbres, après une exécution. Par un concours de circonstances savamment orchestré par les co-scénaristes Luis G. Berlanga et Rafael Azcona, le jeune homme fait la connaissance de la fille d'Amadeo, Carmen, qu'il finira par épouser. Mais la récente petite famille risque de perdre l'accès à un logement subventionné car Amadeo doit prendre sa retraite. La solution est toute trouvée : José Luis doit reprendre, bien malgré lui, l'office de son beau-père.

L'idée du film a surgi dans l'esprit de Berlanga suite à un fait divers qu'un ami lui avait raconté : lors de l'exécution de la dernière femme condamnée à mort, il avait fallu traîner jusqu'au garrot non seulement la condamnée mais aussi son bourreau qui, en pleine crise de conscience, refusait d'appliquer la peine. On avait même dû lui administrer des injections de calmants pour qu'il puisse officier. Luis García Berlanga garda de cette anecdote une image qui deviendra le plan apothéose de son film : deux groupes, l'un traînant le bourreau et l'autre le condamné.

Mais au delà de la comédie, El Verdugo est un drame qui dénonce la faiblesse de l'Homme face à la promesse du confort, la facilité avec laquelle on cède aux sirènes de la sécurité matérielle, l'aisance avec laquelle on renonce à ses rêves, on abdique sa liberté, on se soumet aux injonctions de la société.

Derrière la comédie, la tragédie humaine

Au premier abord, cette comédie à l'esthétique sèche et nette est une prise de position – déjà courageuse dans le contexte politique des années 1960 en Espagne – contre la peine de mort. La diatribe de Pepe Isbert, génial Amadeo, qui vante « l'humanité » de l'exécution espagnole de la peine capitale contre « la barbarie » de la guillotine française ou de la chaise électrique américaine, en est d'ailleurs la pierre d'angle.

Mais, on l'aura compris, l'intérêt du film va bien au delà. El Verdugo dénonce les ressorts et carcans d'une société que l'individu doit se résoudre à accepter s'il veut y obtenir une position confortable. C'est en cela que ce film est, hélas, encore terriblement d'actualité, en ces temps de crise économique et de recul social et politique. La société espagnole manipule les individus qui la composent, les consomme et les exclut impitoyablement quand ils n'ont plus rien à lui apporter. Taux de chômage effrayant, expropriations massives, dans un tel contexte, bien peu sont ceux qui ont la force de résister... C'est ce que dénonçait déjà Luis García Berlanga il y a 50 ans !

José Luis, lui, fera les frais de sa faiblesse : lui qui rêve de partir en Allemagne apprendre le métier de mécanicien, se verra, poussé et balloté par les projections et désirs de son entourage, marié, papa et héritera de la charge de bourreau de son beau-père contre un logement subventionné confortable et l'aisance matérielle. Manipulé par les représentants de chaque classe sociale selon leurs besoins, il devient le pantin qui exécute la basse besogne. Cependant, son rejet du rôle qu'on le force à endosser révèle l'hypocrisie générale de la société espagnole franquiste qui méprise le bourreau sans remettre en cause la peine de mort. « Puisque la peine existe, il faut bien qu'il y ait quelqu'un pour l'appliquer ! » dit Amadeo. Incapable de prendre une décision ni d'assumer ses choix et ses envies, José Luis perd sa liberté dès sa demande en mariage et ce, jusqu'à la scène finale où le dernier verrou se referme sur lui : alors qu'il affirme péremptoire qu'il ne recommencera jamais, Amadeo répond, « c'est ce que j'avais dit la première fois... »

Un pied-de-nez à la censure

C'est avec une grande finesse que Berlanga distille moqueries, piques et critiques de l'Espagne franquiste des années soixante, parvenant ainsi à passer entre les mailles du filet de la censure. Son pied-de-nez désabusé ne sera dévoilé qu'une fois le film sorti et projeté à la Mostra de Venise par l'ambassadeur d'Espagne en Italie. L'humour acide et mordant du duo Berlanga-Azcona fait mouche à tous les coups. Dès le début du film, Pepe Isbert/Amadeo s'indigne : « La raza degenera ! » Le spectateur averti ne peut s'empêcher d'y voir une pique au film Raza, construisant et vantant l'idéologie national-catholique, fondatrice du franquisme, et dont l'auteur du scénario était Franco lui-même. Toutes les classes sociales en prennent pour leur grade : la concierge refuse de toucher la mallette du bourreau, arguant de sa « propreté », les prêtres appliquent la ségrégation entre riches et pauvres dans la scène du mariage ou bien empêchent José Luis « d'y voir clair » quand celui-ci est forcé d'observer le condamné par le judas de son cachot. Il s'exclame : « Je n'y vois rien, c'est tout noir... » au moment où la porte s'ouvre sur un prêtre en soutane à l'allure inquiétante qui assiste les derniers instants du condamné... et, si l'on peut dire, ceux de José Luis.

En outre, la situation de la deuxième partie du film aux Baléares en renforce les ressorts comiques et dramatiques. L'aspect folklorique permet à la fois de dénoncer l'industrie touristique naissante et, à travers Carmen et José Luis, les rapports des Espagnols avec les touristes sur un registre comique, tout en créant un violent contraste avec la véritable raison de la présence à Majorque de la petite famille. Les gardes civils qui viennent chercher José Luis en barque dans la grotte, tels des émissaires de l'au-delà traversant le Styx, sont d'ailleurs l'incarnation de ce contraste tragicomique.

Si El Verdugo est un classique, c'est parce que c'est un film d'une grande richesse qui comporte de nombreux degrés de lisibilité. Ses registres divers et les différentes lectures qu'il offre en ont fait un chef-d'œuvre du cinéma espagnol. A voir et revoir pour le plaisir de découvrir encore de nouveaux détails, de nouvelles lectures.


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