Films

Blancanieves, de Pablo berger

Blancanieves

Un film de Pablo Berger
Avec Maribel Verdú, Ángela Molina, Daniel Gimenez-Cacho, Macarena García, Pere Ponce
Drame | Espagne | 2012 | 1h30
Festival de San Sebastian 2012 (Coquillage d'Argent de la meilleure actrice - Prix Spécial du jury),  Cinémed - Festival Méditerranéen de Montpellier 2012 (sélection)
Blancanieves, une mise en abyme vertigineuse
Dépoussiérée et espagnolisée, une adaptation du conte de Blanche-Neige qui éclipse toutes les précédentes. Un petit bijou à ne manquer sous aucun prétexte!

Lorsque les spectateurs français découvriront Blancanieves, beaucoup penseront fatalement que l’Espagne capitalise sur le succès mondial de The Artist en proposant à son tour un film muet, en noir et blanc et au format 4/3, à la façon des années 20.

Et pourtant… Le projet de ce Blanche-Neige à l’espagnole est né dans l’esprit de son réalisateur il y a sept ans. Sept ans pour développer le film et trouver les financements, car alors, point de phénomène The Artist : inutile de dire que Pablo Berger a eu toutes les peines du monde à convaincre un producteur de se lancer dans une telle aventure! D’autant plus qu’entre-temps, la crise est passée par là et s’est traduite par des coupes draconiennes dans le budget espagnol de la culture. Pour faire aboutir son projet, Berger a donc dû batailler ferme : cette co-production franco-espagnole Arcadia Motion Pictures-Noodles Production a été complétée par les apports du site Movies Angels, qui propose aux internautes de financer des films et dont le fondateur Antoine Schneider a eu le coup de cœur pour Blancanieves. Sorti dans les salles espagnoles le 28 septembre 2012, le film a poursuivi son parcours du combattant lorsqu’il a fallu trouver un distributeur en France, jusqu’à ce que Rezo Films se décide à courir le risque...

Quant à la carrière de Blancanieves, elle a commencé par une déception : initialement prévu pour faire partie de la Sélection Officielle Cannes 2012, puis de la Quinzaine des réalisateurs, le film n'avait finalement pas été retenu. Depuis, il prend sa revanche : très bien accueilli au Festival de Toronto, il a remporté le Prix spécial du jury et le Prix d’interprétation féminine au festival de San Sebastián 2012, a été choisi pour représenter l’Espagne aux Oscars et est nommé 18 fois aux Goya 2013.

Belle revanche pour son réalisateur Pablo Berger, déjà nommé quatre fois aux Goya 2004 pour son premier long-métrage, Torremolinos 73, une comédie qui mettait en scène un cinéaste débutant, admiratif de Bergman mais coincé dans l'univers du porno naissant de l’Espagne de la fin du franquisme. Le film, nommé notamment dans les catégories Meilleur scénario et Meilleur jeune réalisateur, n’avait rien obtenu. Deuxième long-métrage de ce basque né à Bilbao en 1963, Blancanieves est une adaptation du conte des frères Grimm, qui ces derniers temps ne cesse visiblement d’inspirer le septième art : en 2011 le médiocre Blanche-Neige de Tarsem Singh, avec Julia Roberts, et en 2012 Blanche-Neige et le chasseur de Rupert Sanders, avec Charlize Theron.

Précisons d’entrée que la version de Pablo Berger ne concourt pas dans la même catégorie : d’abord parce que celui-ci s’est totalement réapproprié le conte, ensuite parce que son film fourmille de trouvailles esthétiques et scénaristiques jubilatoires. Plus que d’une adaptation, il s’agit bien d’une véritable recréation du conte, portée par un casting cinq étoiles : Angela Molina (la grand-mère) et Maribel Verdú (la marâtre), qu’on ne présente plus, Daniel Giménez Cacho (le père), déjà vu dans La Mauvaise éducation et La Zona (où il formait déjà un couple avec Maribel Verdú), et la nouvelle venue Macarena García, danseuse de formation, dont c’est ici le premier grand rôle.

Il y a d’abord le montage, d’une grande fluidité, appuyé par la musique d'Alfonso Vilallonga. Ensuite, le noir et blanc, somptueux résultat d’un long processus. Car contre toute attente, faire un film « à la façon du muet » nécessite les techniques les plus modernes. Les images ont été tournées en couleur, et chaque teinte, chaque nuance, pensée et testée pour son rendu futur en noir et blanc. Pour retrouver le grain de l’époque, Pablo Berger a privilégié le Super 16, le format le plus proche du 16 mm lancé dans les années 20. Le film a ensuite été étalonné en numérique. Ceci donne une photographie très proche de l'esthétique des films de monstres Universal des années 30, ou du Freaks de Tod Browning, référence encore accentuée par les scènes de spectacle forain, avec leur bonimenteur et leur lot de curiosités et de monstres. L’hommage à l’expressionnisme allemand est également évident : clair-obscur, ombres portées, gros plans sur les corps et les visages qui accentuent le tragique, décors art déco. Difficile de ne pas songer enfin à l’Elephant Man de David Lynch…

Mais contrairement à The Artist, qui en décalquant les codes des films hollywoodiens du muet se voulait avant tout hommage de cinéphile, Pablo Berger transpose le conte dans l’Andalousie des années 20 et fait appel à des codes culturels tout hispaniques. Il recrée ainsi l’univers des « espagnolades », chères à l’Espagne de l’époque et ensuite si cultivées par le régime franquiste comme symbole de l’identité nationale. Une imagerie de pacotille qui continue ironiquement à coller à la peau du pays encore aujourd’hui, du moins à l’étranger. Tout y est : le torero tragiquement blessé dans l’arène, la chanteuse et danseuse de flamenco, le cortijo andalou, la corrida, les roulottes évoquant les gitans, tous les éléments de cette Espagne « de pandereta » que les touristes affectionnent…

Pourtant, au-delà de cette lecture au premier degré, le spécialiste identifiera d’autres références autrement plus érudites : les nains, bouffons de Cour de l’Espagne du Siècle d’Or, immortalisés par les tableaux de Velázquez, la mojiganga, courte pièce de théâtre burlesque ou grotesque des XVIe-XVIIe siècles, d’origine carnavalesque, théâtre de rue de comédiens ambulants qui interprétaient parfois des animaux (le taureau notamment), la tradition macabre de se faire photographier avec les morts… Les puristes crieront au scandale devant ce mélange débridé de plusieurs imaginaires : les contes pour enfants, la culture hispanique, les années 20, les références cinématographiques toutes époques confondues. Mais n’est-ce pas justement le propre des contes et légendes ? Produits de la culture populaire, ils sont le reflet de leur temps, et en actualisant Blanche-Neige, Pablo Berger redonne ainsi sa fonction première à la fable.

Car l’originalité et la force de ce Blanche-Neige, c’est sa modernité, à laquelle a priori on ne s’attend pas. En effet, le titre du film, la mention des frères Grimm au générique, l’ouverture sur un rideau de scène -à la façon de ces Walt Disney qui s’ouvraient sur un livre dont on tournait les pages-, tout porte à croire qu’il s’agit d’une énième adaptation fidèle du conte. On en retrouve certes les éléments constitutifs : la belle-mère tyrannique obsédée par la beauté éternelle, son homme de main, les nains (dont Grincheux), la pomme empoisonnée, la figure du prince charmant… Mais très vite, Pablo Berger les détourne, non sans humour (noir de préférence) et dérision : la tendance dominatrice de la marâtre prend la forme de pratiques sado-masochistes, son dialogue avec le miroir devient désir de faire la couverture des magazines de mode, son homme de main est aussi son amant, le prince charmant potentiel est l’un des nains... Quand aux mignons animaux toujours compatissants aux malheurs de l’héroïne chez Disney (qu’on songe à Cendrillon par exemple), ils se résument ici à un prosaïque poulet, qui finira évidemment à la casserole.

La réussite de ce film, c’est d’avoir conservé l'intemporel du conte tout en le transposant dans un univers réaliste, modernisant radicalement personnages et thèmes. Blanche-Neige n’a ainsi plus rien de la jeune fille parfaite qui attend passivement son prince : elle est d’abord une petite fille très humaine, souvent malicieuse et parfois désobéissante, avant de devenir une jeune femme forte et torera. On est loin de la vision naïve que l’on a aujourd’hui des contes, alimentée par l’aseptisation qu’en ont faite les studios Disney. Qui a lu Perrault ou les frères Grimm sait combien leurs histoires peuvent être horrifiques et cruelles, la fonction du conte étant avant tout cathartique.

Et surtout, le film de Pablo Berger constitue une double mise en abyme, celle du conte et celle du film, toutes deux amorcées dès le générique : le rideau de scène annonce bien qu’on est au cinéma, le titre et le générique, qu’on va adapter l’œuvre de Grimm. Plus tard, lorsque Carmen est recueillie par des nains saltimbanques, l’un remarque : « Une jeune femme et des nains, comme dans Blanche-Neige ». Blancanieves est une méta-narration ou un méta-conte, un conte sur le conte, ou plutôt un film sur le conte. Nous sommes dans un monde qui connaît la fable et s’amuse à en rejouer sciemment l’intrigue. Le clou est enfoncé quand la petite troupe décide de s’en servir dans une réclame : peinte sur la roulotte, elle vante la présence de sept nains autour de la belle. Dans un coin du cadre, l’un d’eux compte sur ses doigts et réalise que ses camarades et lui ne sont que six. Il hausse les épaules : peu importe, ils savent bien que ce n’est qu’un clin d’œil. Un de plus, après le récit enchâssé du Petit Chaperon Rouge, raconté à Carmen par son père. Et point de « happy end » ici : Pablo Berger nous laisse croire à nos rêves d’enfants pendant 90 minutes, avant de nous faire grandir brutalement via la désillusion finale, au sens étymologique de « fin du jeu ». C’est ce « pacte de fin heureuse » rompu qui fait que ce Blancanieves nous laisse au cœur une si grande tristesse, une fois le rideau retombé…

Christelle Guignot


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