Films

Affiche Tetro

Tetro

Un film de Francis Ford Coppola
Avec Vincent Gallo, Alden Ehrenreich, Maribel Verdú, Klaus Maria Brandauer, Carmen Maura, Rodrigo De La Serna
Etats-Unis, Argentine | 2009 | 2h07
Sortie en DVD le 23 Juin 2010
Le renouveau de Coppola
C'est seulement en voyant Tetro que l'on comprend la démarche de Coppola. Celle d'un réalisateur qui a le courage de se détacher de son mythe et qui expérimente sans avoir peur de paraître puéril. L'homme sans âge n'était pas un essai stérile mais le début d'une nouvelle voie, une quête de renouveau qui se ressent dès l'introduction de Tetro.
On attendait le grand retour de Francis Ford Coppola. Après 20 ans sans tourner, c'est presque dans l'indifférence générale qu'est sorti L'homme sans âge (Youth without Youth) il y a deux ans, l'histoire d'un vieil homme qui rajeunit après avoir été frappé par la foudre. Coppola y testait une nouvelle manière de faire du cinéma. Dégoûté par la pesanteur des studios Hollywoodiens, il avait choisit avec ce film d'entrer dans l'aventure de l'auto-production et de faire du cinéma d'une manière plus légère : "petit" budget, facilité du tournage en numérique, contact plus direct avec ses acteurs. Le moins que l'on puisse dire est que L'homme sans âge est sorti en catimini, sans promotion tapageuse, sans référence au Coppola du Parrain ou d'Apocalypse Now. Et pour cause, le film est un essai sur l'errance d'un homme hypermnésique que la mémoire ramène jusqu'à la genèse du langage. Une oeuvre qui navigue entre philosophie des origines, théories linguistiques et dialogues schizophréniques de Tim Roth avec lui-même, nu sur son lit ou perdu dans des cavernes. Si le film semble raté, il ne peut pas laisser indifférent car il est raté avec talent, raté comme seul un génie peut rater un film. Il parvient à conserver une cohérence générale jusque dans ses aspects les plus invraisemblables, voire les plus ridicules.

La fraîcheur de Tetro

Le film commence très simplement: un jeune homme (Alden Ehrenreich) à peine sorti de l'adolescence débarque en bus à Buenos Aires. La nuit est limpide, il est habillé d'un costume de matelot flambant neuf, le tango résonne. Dès les premières images en noir et blanc le film respire la fraîcheur, comme si Coppola découvrait pour la première fois le plaisir de tourner.
Le jeune Bennie vient retrouver son grand frère (Vincent Gallo) qui a fui sa famille et s'est installé en Argentine. Un homme qui a renié jusqu'à son ancien nom et se fait maintenant appeler Tetro. Le scénario repose sur ce pari: nous allons découvrir quelqu'un qui refuse qu'on le connaisse. Quelles certitudes peut-on avoir sur une personne qui fuit, à part qu'elle est incapable d'assumer ce qu'elle est ? La force du film réside dans le contraste entre le jeune garçon innocent, prêt à tout pour renouer les liens, et Tetro, cet homme que l'on ressent sans comprendre, ce frère mystérieux. Bennie n'est pas venu accuser son frère, il lui renvoie plus d'affection que de rancoeur. Voilà une des raisons pour lesquelles Tetro est une oeuvre profondément positive et marquée par l'espoir.

Ce n'est pas un film sur la solitude mais sur les liens qui attachent malgré tout et malgré soi. Tetro a fui pour être seul mais il ne l'est pas ; ce n'est pas tant le passé qui le rattrape que l'amour. L'affection qu'il a portée à Bennie enfant lui est retournée et il doit y faire face. La solitude n'est pas présentée comme un vide mais plutôt comme un enfermement volontaire, une réaction à l'amour qui fait mal lorsqu'on ne supporte pas de se regarder en face. Quoi qu'il fasse, aussi désagréable soit-il, Tetro est aimé car les autres sentent que dans son refus du bonheur et même dans ses insultes il y a de la sensibilité. Il vit avec une femme belle et généreuse (Miranda, jouée par Maribel Verdu) qui l'aime et l'admire bien qu'elle ignore toute une partie de sa vie. Le secret est un des moteurs du film, pourtant il ne semble pas que la question du mensonge ait beaucoup d'importance. Qu'il mente ou non, elle l'aime. L'intuition amoureuse est plus importante que l'identité. Coppola s'intéresse ainsi à la force des liens en général, qu'ils soient familiaux, amicaux ou amoureux. A partir du mystère d'un homme, il dresse le portrait d'un trio de plus en plus fort et solidaire : Bennie, Miranda, Tetro. En arrière-fond de ce trio, il y a l'origine du mal : le père.

Ombres et couleurs

Dans Le Parrain, Coppola rendait hommage à son père à qui il faisait jouer son propre rôle : chef d'orchestre. On retrouve étrangement dans Tetro un personnage de père chef d'orchestre, mais qui est cette fois beaucoup plus développé et surtout qui porte le mauvais rôle, celui du patriarche froid et dominateur, du chef d'orchestre manipulateur. Le malaise est d'autant plus grand que Coppola ne laisse au spectateur aucun moyen de l'aimer. Ce père est d'autant plus fort qu'il est célèbre et admiré pour son oeuvre. Il ne laisse même pas la possibilité à ses enfants d'être courageux par rébellion. Ils n'ont d'autre choix que d'être absents ou soumis.

Les souvenirs liés au père et à la vie aux Etats-Unis sont en couleur alors que le présent est noir et blanc. Peut-être une manière de contraster la nostalgie ou bien de coller au plus près de l'esprit de Tetro. Un esprit imprégné de ce père qui marque une rupture de style chaque fois qu'il apparaît. Il semble diriger les éléments en sous-main comme on dirige un ballet. D'ailleurs, les moments de danse qui parsèment le film sont en couleur. Ils sont à la fois rêve, cauchemar et délire intérieur où se mêlent beauté, malaise, vrais danseurs et effets numériques. Cette ambiguïté provient justement en partie de la manière dont se combinent les prises de vue réelles avec les effets spéciaux numériques qui ne sont pas discrets mais au contraire assumés comme des décors en carton. La référence aux cruels Contes d'Hoffman d'Offenbach est permanente : une femme pantin est démembrée petit à petit jusqu'à ce qu'il ne reste que la tête.

L'influence latine

Evidemment ce n'est pas la seule référence assumée. On ressent, tant au niveau de la montée dramaturgique que dans une manière de filmer le théâtre ou parfois d'utiliser la musique, la forte influence de certains films espagnols, en particulier ceux d'Almodovar. Le questionnement final autour de l'identité de Tetro rappelle particulièrement celui de Tout sur ma mère. Ce n'est donc certainement pas un hasard si Coppola choisit Carmen Maura (Matador, La loi du désir, Femmes aux bord de la crise de nerfs) pour jouer le rôle de l'excentrique "Alone", féroce critique littéraire et théâtrale qui prend une importance croissante au cours du film. Tetro, écrivain qui n'écrit pas, ne peut se départir du regard des autres.

Un autre thème sous-jacent apparaît alors: l'angoisse d'être jugé. Bien sûr il y a le problème du modèle écrasant du père, mais cette angoisse est encore plus profonde. Elle est directement liée à la nature même de la création artistique qui pousse à craindre autant la réussite que l'échec. S'il déverse dans une oeuvre tous les drames de sa vie et qu'il échoue, il est détruit. S'il réussit, cela signifie une victoire grâce au pire de ce qu'il a vécu, une impression de brader le malheur. Seul soutien dans son angoisse, Miranda. Maribel Verdù (Amants, Y tu mama también) joue cet équilibre entre force de caractère et soumission à son homme, admiration et conviction. Elle est l'intermédiaire entre Bennie et Tetro qui permet leurs retrouvailles. Plus mûre que Bennie, plus calme que Tetro, elle est assez présente pour équilibrer leurs rapports de force. Le personnage principal du film n'est pas toujours le même et, bien que le film s'appelle Tetro, il s'agit plus de l'évocation d'un mystère que de la description d'un seul homme. Ainsi, le film qui commençe de manière linéaire se termine en jouant sur plusieurs tableaux.

Evidemment, il n'y a pas cette ampleur que l'on ressentait en voyant Apocalypse Now ou Le Parrain qui avait cette qualité propre à certains chefs d'oeuvres de combiner à la perfection toutes les échelles: le drame psychologique (d'une famille et d'un couple), la chronique familiale (des italiens exilés en Amérique), la sociologie d'un milieu (la mafia) et l'arrière plan historique (l'Amérique entre 1900 et 1980). Dans Tetro, l'Argentine imprègne chaque plan mais reste malgré tout à l'état de pays exotique dont on apprécie les coutumes typiques. Il n'y a pas de réflexion sur l'âme du pays ou sur la confrontation entre l'esprit américain de Tetro, auteur ténébreux émigré des USA, et l'esprit de l'art argentin. On rentre parfois même dans les clichés de la comédie italienne adaptée à l'Argentine. On ressent une admiration pour la culture et l'ambiance sans la profondeur du vécu. Par contre les personnages du film ne sont jamais artificiels. Même si le film étonne par sa nouveauté, Coppola n'oublie jamais l'attention qu'il leur porte. Les personnages et l'histoire priment sur les nouveaux concepts. Voilà pourquoi en tant que spectateur, nous pouvons rester attachés à ce qu'ils vivent tout en découvrant un nouveau style.

Thomas Tertois


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