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Alex de la Iglesia y su Gran Noche

Interview d'Alex de la Iglesia menée à l'occasion de la projection de son film Mi Gran Noche au Festival Dífferent! 9 à Paris (du 15 au 21 juin 2016).

Le mercredi 22 juin 2016.

photo marieange
Le thème du film
En principe, lorsque je commence un film, je n'ai pas d'intention précise. C'est tout le contraire : j'ai une idée assez abstraite de ce que je veux faire. Pour Mi gran noche, je crois que Jorge (N.D.R.L : Guerrica Echevarría, co-scénariste) et moi avons toujours été à la recherche d'une comédie particulière : la comédie absurde qu'on découvre dans les années 60, comme le film El mundo está loco loco ( N.D.L.R : It´s a Mad, Mad, Mad, Mad World, 1963) de Steven Kramer ou d'autres américains; un type de comédie fonctionnant toute seule, sans enrobage. Ce qui était intéressant était le travail en lui-même, le cinéma à l'état pur. Il fallait créer une sorte de jeu très divertissant, où les personnages en arrivaient quasiment à l'autodestruction par le biais de l'humour.
Cela nous intéressait énormément d'un point de vue théorique
Concrètement, pourquoi un programme de télévision ?
Et bien la télévision, c'est comme le cinéma, en moins pédant. Tourner un film sur le cinéma serait absurde mais sur la télévision, c'est possible. Cela pourrait aussi se faire autour d'un groupe de voleurs de banque ou des touristes sur des bâteaux croisières. Ce sont des situations où les personnages ont une mission, un objectif ou vivent une situation en collectif. C'est ce qui nous motive, nous fait démarrer. Les raisons du choix de la télévision sont assez abstraites, je n'ai pas de grandes expériences dans ce domaine, mais celles que j'ai eues sont assez négatives et je crois que cela se voit !!! Disons que la télé est un lieu médiocre et absurde où de bonnes personnes tentent de survivre alors que leur punition, leur peine sont déjà préétablies, le jour de leur mort prévue !!
Le choix des acteurs
Dans la vie on ne choisit pas sa famille : ni son père, ni sa mère, ni ses grands-parents, ni ses cousins... C'est quelque chose d'assez angoissant que l'on vit parfois bien mais aussi parfois horriblement mal. Je pense donc que l'on peut choisir sa famille dans le cinéma, les personnes avec lesquelles l'on veut travailler. Les critères ne sont pas du tout intimes, on travaille avec les personnes avec lesquelles on se sent à l'aise et qui facilitent le travail, sans aucun doute. Ce sont aussi bien sûr les personnes auxquelles le résultat de ton travail plaît. Normalement, le résultat est plus important que le processus.
Le chanteur Raphael
Pour celui qui vit en Espagne, le choix est assez clair. C'est un personnage iconique, l'emblème de toute une époque. C'est un peu notre Frank Sinatra, avec ses avantages et ses désavantages, c'est certain, mais comme pour moi, comme pour tout un chacun. Le choix était inévitable. Je pense que Raphael résume un peu les dernières années de notre pays, dans sa joyeuse réussite et son côté absurde. C'est une personne très professionnelle. Il a donc énormément travaillé et nous avons réussi en répétant les prises, en le faisant se sentir à l'aise. Il a été simple de le diriger grâce à sa force de travail et à sa compréhension parfaite de l'humour.
Se préparer ou improviser ?
L'improvisation ne fonctionne pas. Ce n'est pas un bon outil au moment de travailler. Ce n'est pas naturel, cela sonne faux. C'est comme lorsque l'on donne un coup : on filme un coup de poing et cela ne donne rien de bon. C'est à dire que celui qui a donné le coup s'est fait mal, tout comme celui qui l'a reçu, mais la violence n'est pas rendue, cela paraît absurde. La réalité n'est pas bonne conseillère. Il faut faire semblant pour que cela rende bien au niveau de la caméra. Tout était donc très mesuré, avec de nombreuses répétitions pour réussir cet effet chaotique.
Une grande tromperie 
Il n'y a pas d'autre thème, tout est tromperie : le travail en lui-même, faire du cinéma, consiste à mentir constamment, feindre une situation qui, de fait, n’apparaît pas dans son intégralité. On filme d'abord le champ puis le contre-champ. On filme le dialogue et il se peut que ce dialogue vienne finalement d'une autre prise. C'est-à-dire que l'on sépare, on divise l'image, le son, l'interprétation des acteurs et leurs sentiments en petits morceaux que l'on monte à sa guise. Le cinéma est donc une grande tromperie ! Mais elle est honnête et c'est ce qui est bien, car le cinéma est une tromperie que l'on sait tromperie. Nous qui faisons du cinéma sommes conscients que nous mentons en travaillant, tout comme lorsque l'on va voir un film, on sait que c'est un mensonge. Le pire c'est que la réalité, la vie, c'est aussi un mensonge mais personne ne nous prévient. On croit sincèrement que les gens pensent ce qu'ils disent, ressentent ce qu'ils pensent mais ce n'est pas ainsi. On arrive même à se tromper soi-même. Travailler avec ce mensonge et le transmettre à travers le cinéma soulage. C'est comme rire d'une tromperie, comme si l'on nous ment, si l'on nous trompe, et bien laissez-nous aussi jouer, rentrer dans le jeu. C'est tranquillisant en ce sens.
Je suis ton père
C'est en fait quelque chose qui existait déjà : le fils de Raphael est aussi celui qui le représente dans la vraie vie. Ainsi, en théorie, plus les plaisanteries sont faites par des proches, plus elles sont cruelles : si quelqu'un te torture, que ce soit ton père, ta mère, ton compagnon ou ton épouse, c'est beaucoup plus rigolo que si c'est quelqu'un d'inconnu ! On est au courant depuis le début des films à suspens. Si à la fin nous apprenons que le méchant est le majordome, nous sommes déçus. Il faut que ce soit quelqu'un de plus proche. George Lucas le sait très bien, le méchant doit être le père ou la fille méchante la sœur, tout cela fait partie de la comédie dramatique!
Une société chaotique
C'est comme ça que je me sens en faisant du cinéma: une fête privée et le chaos tout autour, le temps de la peste. Ce n'est pas non plus mon idée, c'est celle d'Edgar Allan Poe : Le masque de la mort rouge (N.D.L.R The Masque of the Red Death, 1842) est l'histoire d'un prince qui vit dans un château encerclé par la peste. Il y donne une fête jusqu'au moment où la Mort, vêtue de Carnaval, entre dans le château. C'est vraiment comme ça que je me sens.
Lumière sur le piratage
Le piratage va se résoudre, s'il n'est pas déjà clairement résolu car aujourd'hui Internet fait partie intégrante de la production de films. Tout le monde produit avec Netflix ! Beaucoup de ceux qui soulevaient ce thème devront y réfléchir à nouveau. Nous l'avons déjà dit à l'époque, presque tout le monde le savait ; bien peu n'étaient pas au courant dans le monde du cinéma. Je ne prétends désormais rien revendiquer car tout le monde le sait et cela ne rimerait à rien. C'est quelque chose reconnu par tous.
Tourner ailleurs 
Je l'ai déjà fait et cela m'amuse beaucoup. C'est aussi une manière de sortir de son carcan mais le problème est de perdre la relation que l'on a avec l'entourage. Je vis à Madrid et le dernier film que j'ai tourné s'appelle El bar, il se déroule dans un espace madrilène concret, un quartier précis et avec des personnages très identifiables. C'est cela aussi qui rend un film international comme on le voit avec Tarde de perros (N.D.L.R : Dog Day Afternoon, Sidney Lumet, 1975) ou Serpico (N.D.L.R : Sidney Lumet, 1973). Ce sont des films qui se passent clairement à New-York ou dans une ambiance américaine ; personne ne pense que ce sont des films régionalistes. On croit tous que New-York est la capitale du monde entier mais en réalité, c'est une ville habitée par des gens. J'ai eu l'opportunité de me retrouver ici à Paris avec Cesc Gay, le réalisateur de Truman, et avec Javier Cámara et je crois que ce sont des exemples de l'état du cinéma espagnol aujourd'hui : mieux que jamais. Les films sont de meilleure qualité, ils sont très différents. Le cinéma que réalise Cesc Gay est incroyable, tout comme le cinéma de Rodríguez ; La isla mínima est un film incroyable. Il existe de grands réalisateurs. Dans la comédie, il y a des gens magnifiques, extraordinaires, comme Borja Cobeaga, Sánchez Arévalo, Álvaro Fernández Armero. Tellement de gens font des films qui me ravissent chaque jour un peu plus, en tant que spectateur. Cela me plaît énormément. Je me sens très fier de venir ici, de les rencontrer et de pouvoir les féliciter en leur disant : j'ai vu ton film et il est excellent, c'est quelque chose de très sympa. Dans mon pays, cela ne se fait pas, parler bien de ses pairs n'est pas courant car nous sommes très envieux !!! Mais je crois qu'il s'agit d'un exercice sain de reconnaître que concrètement le cinéma espagnol est en pleine amélioration.
Une école de cinéma ?
J'adorerais mais je n'aime pas enseigner. Je n'ai pas non plus confiance en ceux qui apprennent par les cours : c'est à dire que j'aime les personnes qui pratiquent le sexe directement et qui ne vont pas à l'université où on leur projette des films pornos. Je ne partage pas cette idée. Je pense qu'il y a des choses que l'on apprend soi-même et l'une d'entre elles est le cinéma.
Les Rédacteurs.
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