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O que arde

19 Juin 2019
Dans le troisième film de Oliver Laxe, O que arde (Viendra le feu), il est question d'habitants d'une terre d'eucalyptus, rude en hiver et faussement ombragée aux doux soleils d'été : la Galice. Il y est question des arbres qui la recouvrent, et des intimités qui s'entremêlent dans leurs racines pernicieuses. Sortie nationale le 4 septembre 2019.
Affiche
                            « S'ils font souffrir c'est qu'ils souffrent »

Un homme marche entre les chemins humides : un paysage qui semble n'avoir pour frontières que la cime de ses arbres et les vallées embrumées. Amador Coro (Amador Arias) marche pour rejoindre sa mère Benedicta dans la vieille maison. Les deux vont se réapprivoiser. La terre-mère le fera-t 'elle aussi avec cet ex-condamné pour provocation d'un incendie dans cette même région ?

La souveraine froideur

La séquence qui ouvre le film est le pacte parfaitement cinématographié entre les intentions du réalisateur, le spectateur et un troisième élément cher à la pratique d'Oliver Laxe, la force vive du film « qui demande des images » comme il a pu l'expliquer lors de sa venue au festival Different!12 le mardi 18 juin 2019. Nous ne saurons révéler de quoi il s'agit en détails mais la matière essentielle nous y est présentée dans sa grandeur, dans sa rudesse, dans sa vérité : la Nature que l'on extermine dans le vacarme des machines et celle qui nous survit. Puis un dialogue et des mains posées sur un dossier juridique nous informent de la situation de notre Amador Coro. Il est relâché après deux ans d'emprisonnement dans le cadre d'une inculpation pour actes pyromanes. La fiction est lancée et sera subtilement maintenue jusqu'au bout du film. Les personnages sont présentés, au plus proche de leur authenticité. Ni Benedicta ni Amador ne sont des acteurs de formation sinon des acteurs confirmés dans O que arde. Ils parlent peu, ont le visage marqué par la vie, leurs expériences, les événements et leur quotidien. Ils vivent au rythme de la terre et des vaches dont ils sont les gardiens. Ils vivent au coin du feu. Leur manière de bouger définit avec précision ce qu'ils sont et où ils en sont, dans leur relation et dans leur propre vie. La solitude des terres froides, où le vent peut souffler jusqu'à l'aube, où la pluie peut recouvrir de boue tous les chemins, où la neige gèle dès qu'elle touche le sol, place ce duo au rang des plus sages. Face aux géants eucalyptus, marchandises servant principalement à la production de papier et êtres vivants définis comme les arbres qui ne laissent pas place à d'autres végétaux, dont les racines parcourent les sous-sols en asséchant tout sur leur passage, « peores que el diablo » (« pires que le diable ») comme Amador les qualifie. Même s'ils captent avec majestuosité la lumière du soleil d'été et la luminosité blanche des hivers, ils font trop d'ombre pour des yeux si pétillants, comme ceux d'Amador et de sa mère.

La soumission enflammée

Face à ces géants, Benedicta, tout aussi impassible dans ses faits et gestes, tout aussi attachante car femme et mère, figure éternelle et lumineuse dans un corps si petit. Amador est l'écorché, l'écarté de la société, l'homme et le fils qui discerne, respecte et œuvre pour gagner ce défi du quotidien dans cet espace et ce temps : la solitude. Le feu les réunit : celui du foyer dans la cuisine, celui des montagnes avec les autres villageois même si les effets s'opposent. Ils sont dans un état d'allégeance à leur propre être au-delà de leur condition au quotidien ou de leur relation avec les autres qui sont ici explorées agilement. La vétérinaire de la région (Elena Mar Fernandez), les voisins aux projets touristiques, les anciens qui se meurent, le bar où tous se retrouvent sont les éléments « satellites » qui ne sont jamais là par hasard. Tout informe et donne sens. La retenue de tous connaitra des limites quand viendra le feu. Le monstre enflammé n'aura d'égal que la soumission des Hommes dignes. Le combat entre les pompiers et les civils est tourné avec audace par Oliver Laxe et son équipe qui a été formée au travail du terrain pour « tourner le feu, pour que le film parle, nous voulions découvrir le film ». Il a pu nous préciser en quoi consistait la préparation à ces conditions de tournage lors de l'échange avec le public du festival. Il a pu tester les limites matérielles, techniques et humaines pour filmer le feu qui force les hommes à l'acceptation, pour mieux dominer et puis mourir dans ce panache. Le feu rappelle à tous notre condition et donne à la fiction un corps puissant.

Oliver Laxe a réalisé un coup de maître avec O que arde. Ses précédents films avaient déjà été remarquablement salués – Todos vós sodes capitáns en 2010 et Las mimosas en 2016 – bien que pas encore soutenus par des financements conséquents comme les chaînes de télévision espagnoles. Ce film tout en équilibre se dresse face au spectateur avide d'élégance, de subtilité et détailliste. Il fonctionne avec la mémoire de ceux qui ont connu l'isolement et la solitude, les injustices et la rage au cœur. Il ne parlera peut-être pas à ceux qui ne veulent pas revivre les impérieux moments vides d'actions mais il est la preuve qu'un jour, ils ont existé, avant que le feu ne vienne.

Marie-Ange Sanchez


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