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Les distàncies d'Elena Trapé

Ce deuxième long métrage d'Elena Trapé, à la fois subtil et profond, nous emmène aux confins de la psychologie. Il illustre avec justesse les mécanismes de la relation à l'autre et des limites de chacun.
Les distàncies d'Elena Trapé

         Un groupe de vieux amis de l'université de Barcelone, aujourd'hui trentenaires, rend une visite surprise pour ses 35 ans à Comas qui vit désormais en Allemagne. C'est alors qu'une espèce de huis clos se met progressivement en place. Il nous permet de nous immiscer au plus près des personnages, au point de découvrir crescendo leurs secrets, leurs histoires, leurs faiblesses pour les comprendre jusque dans leur intérieur.

         Les retrouvailles supposées idylliques ne sont pas vécues par tous de la même manière. Assez rapidement, le groupe auquel les individus s'appliquent à donner beaucoup d'importance, comme pour y croire encore un peu, ne laisse place qu'à la solitude de chacun, aux non-dits et aux apparences. Ceux qui se connaissaient si bien sont-ils encore si proches ?  Les personnages apparaissent petit à petit habités puis presque hantés par leurs mondes intérieurs desquels nous pourrons obtenir de plus en plus de clés au fil du film. 
       Une ancienne lettre d'amour, un vieux disque retrouvé sur une étagère, les échos différents chez les uns et chez les autres de souvenirs pourtant communs, une ex, une nouvelle petite amie, des portes entrouvertes, des blessures mal soignées, autant de marques du temps qui passe qui nous ramènent au titre du film " Les distàncies " et qui nous rappellent toute notre impuissance face aux frontières de la relation à l'autre.

        De prime abord, le vieux groupe d'amis n'a donc plus rien de ce qu'il était ou de ce qu'il se donne l'illusion d'être encore. Déchirements, propos violents et irrespectueux, animosités, jalousies, secrets, mensonges, séparations, silences, non-dits ... Le film nous offre un regard aiguisé sur les faiblesses et les limites de l'humain, sur leurs relations de cause à effet. La tension de ce huis clos est de plus en plus prenante car l'intrigue se resserre et l'intérieur des personnages est toujours davantage percé à jour mais la force du film réside également dans le fait que chacun semble découvrir dans la relation à l'autre quelque chose qui s'impose à lui, auquel il ne s'attendait pas et qui le pousse dans ses retranchements. Un quelque chose qui dépeint l'Homme dans sa vulnérabilité. Ainsi, ce sont les limites des uns et des autres que nous ne cessons de mesurer dans la conscience permanente de l'espace d'autrui. Un espace toujours bien défini et matérialisé par un appartement duquel on sort rarement, une petite ville de laquelle on ne voit pas grand-chose, des téléphones portables pour ne pas se lâcher, un petit bout de papier ou encore un petit carton qui contiennent pourtant de grands pans de vie fondateurs, inoubliables et lourds. A croire finalement que dans de si petits espaces ceux qui voulaient seulement s'aimer finissent par se faire du mal. Termine alors de se dessiner clairement la réflexion sur la part de réciprocité réelle ou supposée ou de subjectivité que contient la relation à l'autre. Le cœur de plus en plus lourd, nous assistons à une succession de promesses déchues. Blessures, incompréhension, impuissance, mal-être, fuite, lâcheté, incapacité, faiblesses, amènent les personnages à vivre ce que l'un d'entre eux qualifiera de : "qué fin de semana más absurdo".

       Le film s'articule autour d'un grand paradoxe. Alors que le groupe se voulait uni, aimant et solidaire, il pousse chaque membre dans les abysses les plus profonds de sa solitude.
       Une des scènes les plus fortes et émouvantes est sans nul doute celle où l'ex petite amie et la petite amie actuelle du protagoniste se rencontrent et découvrent avec déchirement le contraire de ce en quoi elles croyaient. Lutte, respect, intelligence, dignité, amour, douleur, c'est une cascade d'émotions justes à laquelle nous assistons à travers ces séquences.
       A partir de ce climax, l'enchaînement d'attitudes et d'émotions négatives provoque une surenchère inévitable de souffrance et de dramatisme. Cette logique de cause à effet ne semble pouvoir se diriger que vers le désastre. Tout se passe comme si les dégâts du temps, des faiblesses, de l'incompréhension et de la fuite entraînaient irrémédiablement les personnages dans le tourbillon de la destruction et de l'affliction. Ainsi, ceux qui croyaient pourtant si bien se connaître finissent par se demander "preguntándome quién coño eres". C'est l'absence de réponse, le mal-être dans la liberté de l'autre qui provoquent toute la destruction vers la construction de la tourmente et du drame.
       Si le film met en évidence que les uns ne sont pas en cause dans la fuite des autres, il illustre aussi la manière dont cette fuite des uns cause aux autres des sentiments de souffrance et d'incompréhension profonds lesquels termineront de creuser "les distàncies". Autre paradoxe puisque leur seul souhait était celui de se rapprocher. Enfin, le film pose aussi toute la question du mal-être sous couvert de la liberté de l'autre, la question de l'appartenance propre du mal-être par rapport à la liberté ou d'une intervention d'autrui, la question de l'altruisme ou de la dépendance.

       Ce long métrage prouve avec finesse les effets destructeurs du temps, de la distance, de la profonde solitude et des besoins égoïstes de chacun. C'est ce que rappelle l'un des personnages quand il avoue que finalement à travers ce voyage de groupe, "aquí cada uno ha venido por sus motivos".
      Le jeu d'Alexandra Jiménez est remarquable. Tandis que la fiction se propose de travailler sur les émotions, c'est à merveille que l'actrice a l'art de nous faire ressentir la nostalgie, l'amour, la douceur, la douleur et bien plus.
       Elena Trapé, brosse un portrait fin de la complexité humaine, de ses profondeurs souvent perceptibles mais toujours insondables.

Film vu dans le cadre du Festival Cinespaña Toulouse '18.
>Séances Mercredi 10 à 19h30, jeudi 11 à 21h30 (avec invité) et samedi 13 à à 21h15 au cinéma ABC 

Julie Mies


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