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Incerta glòria

28 Mars 2018

Un film de Agustí Villaronga. Avec Núria Prims, Marcel Borràs, Oriol Pla, Juan Diego. Drame / Espagne / 2017 / 1h 55min.

1937. La guerre civile espagnole est en suspense sur le front d’Aragon ; Franco veut faire durer la douleur. Lluís, un jeune capitaine républicain, enseigne à ses hommes comment tuer ; loin de sa famille restée à Barcelone, il tombe sous le charme de la veuve la plus riche du village, « la Carlana ». Celle-ci tentera de le manipuler afin de sauver sa peau.

affiche

« Una guerra solo puede acabar bien si se pierde » / « Une guerre ne se termine bien que dans la défaite »

La guerre civile, toujours d’actualité

Huit ans après Pa negre, drame qui a raflé pas moins de neuf Goya, Agustí Villaronga revient avec un sujet qui le passionne : le conflit fratricide qui a divisé l’Espagne entre 1936 et 1939. Tout comme son film précédent, Incerta Glòria est adapté d’une œuvre catalane : le livre éponyme fut écrit par Joan Sales en 1956. Il est considéré comme l’une des œuvres majeures de la littérature catalane… C’est dire s’il y avait un sacré défi à relever. 

La guerre, ici, n’est pas l’élément capital ; elle n’est qu’un prétexte pour analyser la complexité de l’âme humaine. Le conflit pousse les personnages à agir de manière insensée, parfois inhumaine, aux limites de leurs idéologies. Point de bataille fratricide montrée à l’écran ni de combats qui font rage comme on l’a souvent vu dans les films contemporains à cette époque. Les tranchées font place à des lieux envahis par la mort et la trahison : les églises sont abandonnées et emplies de squelettes, les animaux et les fachos sont jetés au bas d’une colline afin d’y être dévorés par les vautours, les paysages sont appauvris, le château de la comtesse dénué de tout ornement, tel un édifice gothique. Cette reine, d’ailleurs, est maléfique et représente le personnage le plus intéressant d’une tragédie des temps modernes : elle est la femme fatale qui fera tourner le cœur de l’action orchestrée par Lluís. Ces relations tissées entre les différents personnages incluent aussi un triangle amoureux qui n’apporte pas beaucoup au scénario : Julí est sous le charme de Trini, la femme de son meilleur ami Lluís. La guerre civile se vit, donc, comme une toile de fond qui met en relief les tourments de la pensée humaine.

Incerta glòria... future

Les paysages aragonais du nouveau film d’Agustí Villaronga ont été choisis à la perfection : le spectateur saura apprécier le désert des Bardenas ainsi que Belchite, ce village martyr saccagé puis abandonné. Le décor participe à la création d’une ambiance sordide que les jeux de caméras subliment. Les prises de vues sont donc très réussies. On ne peut cependant pas en dire de même de l’interprétation des acteurs, par exemple. Les deux protagonistes, incarnés par Marcel Borràs et Núria Prims, semblent chercher une voie de salut qui ne viendra pas.

Ceci est peut-être dû à une direction qui n’a pas su extraire leur potentiel ou à une faiblesse d’adaptation du roman originel. En effet, certains éléments semblent avoir été tronqués afin de rendre le film accessible au grand public. Les personnages deviennent caricaturaux ; il aurait été intéressant, par exemple, d’aiguiser la présence de Julí, ce poète transis, philosophe, qui n’obtient qu’un rôle comique. « La Carlana », symbolisée par l’araignée, n’est que l’incarnation de l’instinct de survie qui a envahi l’esprit de celle qui a connu la plus cruelle des enfances. Incerta glòria nous rappelle finalement que tout être humain, qu’il soit cruel et démoniaque aussi bien que naïf et appliqué, peut cacher un monstre. Point de vainqueur de cette guerre, il n’y aura que des vaincus.

Film vu à l'occasion du Festival du cinéma espagnol de Nantes, Mars 2018.
Compétition Officielle pour les Prix du Jury Jules Verne, Prix du Jury Jeune et Prix du Public.


Aurore Kusy


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