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Rencontre avec Silvia Munt

Je n'étais pas intéressée par les banquiers...On connaît tous la chanson.  
Interview de Silvia Munt réalisée par Carlos Ceacero à l'occasion de la projection de son documentaire Afectados(Rester debout) au Festival Dífferent!9 à Paris (du 15 au 21 juin 2016). Samedi 18 Juin 2016.
Rencontre avec Silvia Munt
La France et toi...
Je suis à moitié française par ma mère et ma grand-mère. Je passais mes étés ici. J'ai fait l'école française en Espagne. Elle fait partie de mon éducation et de mon A.D.N. Elle a construit ma manière de comprendre les choses, ma langue, ma culture, mon enseignement. Une école encore reconnue aujourd'hui. J'ai aussi travaillé en France. J'ai joué dans plusieurs films français. Et ces quinze dernières années, mes films sont programmés dans vos festivals. Mais je n'ai jamais habité en France.
Ton héritage cinématographique est aussi français ?
Evidemment. C'est le cas pour beaucoup d'Européens. Nous nous éduquons par le cinéma français. Ces films nous ont donné des repères pour échapper à l'écrasante machine du cinéma américain. Mon influence est française et aussi très nordique. J'aime beaucoup le cinéma de Bergman. Je crois que nous sommes faits de nombreuses influences. Le cinéma italien aussi, et la vie, la plus grande des influences.
Le thème du documentaire...
Tout a démarré avec la réalité. Depuis 2008, le monde a changé. Nous avons souffert dans nos chairs, la classe moyenne active, les jeunes et les moins jeunes, un changement brutal qui a fait naître en nous la peur du futur. Le pouvoir financier a montré ses dents et a dit « c'est moi qui commande ici ». Tout a volé en éclat. Il n'y a pas eu de conversations, ni de moments où l'on a dit clairement que nous ne sommes pas des victimes, la culture, les travailleurs, nous tous. Il y a ce nouveau statut qui nous fait comprendre la vie d'un point de vue bien plus précaire. Pour moi en tant que cinéaste c'était indispensable de l'expliquer. Expliquer. En parler. Au début je voulais faire un film de fiction sur un avocat. Ce fut une affaire qui a bien bousculé l'appréciation juridique et sociale vu le fait que les banques faisaient réellement quelque chose d'illégal, que nous n'en étions pas conscients ou pas comme il le fallait. Et je n'ai pas réussi à réaliser ce premier projet de film. Je me suis rendue compte que ce thème était tabou : être contre les banques était tabou même si cela concernait l'histoire d'une personne. Tous les scénarii que j'ai écrits ont été soutenus par TV3 mais pour ce thème-là, le film n'était pas possible. On remarque que les films portant sur ce thème sont faits avec Verkami ou des fonds particuliers mais comme je suis têtue, je me suis dit que j'allais sauter le pas, faire un documentaire et que nous le ferions à quelques personnes. Je voulais donner voix et visage aux gens qui vivent cette situation. Et tout a commencé, avec l'envie de donner, de mettre, d'humaniser. Une nécessité comme un « cinéma urgent »  ou le cinéma du réel. Je voulais essayer d'expliquer à la toute première personne leur voyage personnel.
J'avais un contact direct avec Sabadell. Et j'ai commencé par là. Et La granja del pas [titre espagnol du film] est cette «ferme» où se réunissent tous les mardi et mercredi entre 300 et 400 personnes chaque semaine. Elle m'a permis de poser une caméra et de les suivre pendant un an, de les comprendre, de les écouter, les admirer. Je me suis rendue compte que tout était là, qu'il ne fallait rien de plus. Un peu comme Weisman, cet immeuble qui est comme une matrice. Il englobe des souffrances et des révélations, de lutte, de précieuse générosité. C'est de la solidarité. Ce mot qui, lorsqu'on le prononce, provoque un peu de dégoût car il est tellement tripoté. En revanche, lorsque la solidarité est présente, elle apparaît comme le seul salut. Et ce sont eux qui m'ont offert cette possibilité : faire la lumière sur l'espoir que l'être humain est peut-être le pire sur terre mais est aussi le meilleur. Les changements commencent à ce moment-là, lorsque les gens souffrent, s'unissent et sont capables de s'aider et de faire trembler beaucoup de choses qui semblent être déjà impossibles.
Les affectés...
Nous avons tous cette tendance à nous sentir coupables. Les personnes qui arrivent à La Granja et  demandent ce qu'elles ont fait de mal pour se retrouver dans cette situation si vulnérable, si terrible. Elles ne comprennent pas qu'on puisse les sortir de chez elles et qu'elles doivent continuer à payer la dette, sans maison. Et je tiens à souligner que c'est une chose qui n'arrive que dans notre pays, curieusement, un climat méchant et pervers. Quand j'ai présenté ce documentaire au Festival de Biarritz, les Français disaient « Mais pourquoi vous n'êtes pas dans la rue ? Vous devriez descendre dans les rues ! ». La situation de ces Espagnols est terrible. 
Les affectés arrivent avec un lourd sentiment de culpabilité, malades, psychologiquement et physiquement malades. Ils sont seuls, sans argent. Paralysés, presque toujours en dépression. Ils se retrouvent pour la première fois dans un noyau qui les écoute, qui est empathique, qui comprend très bien ce qu'ils vivent, qui les aide. Ils se rendent compte qu'ils ne sont pas les coupables sinon les victimes et qu'ils doivent lutter parce que c'est la seule chose qu'il leur reste. Lutter pour la dernière chose pour laquelle lutter : un logement digne. Et payer un loyer minimum, un loyer qu'ils peuvent payer. Ce processus est relativement rapide.
Je suis arrivée le premier jour et j'ai vu Nuria Solé, une jeune femme qui venait pour la première fois. Elle arrivait, complètement cassée. Et elle m'a autorisé à l'enregistrer. Nuria venait d'être en gestation, son corps était choqué. Et Nuria, en trois mois, a changé. Le fait de ne pas se sentir désemparée, de comprendre la grande arnaque -les appartements qui coutaient 300.000 milles euros valent aujourd'hui 80.000 et les banques le savaient parce que les clauses étaient abusives contre la personne qui n'avait rien et qui en plus souffrait, parce qu'elles ont serré les vis jusqu'à les appeler « criminels ». Les affectés se rendent compte de tout. Ils se retrouvent pour la première fois dans un monde qui ne leur est pas hostile. Ils trouvent un peu de bonheur et de courage pour continuer à lutter et ne pas être seuls.
La place de ta caméra...
Discrète. Je laisse la vie faire. Pour moi, faire un documentaire, c'est observationnel. Le documentaire naît et la vie te l'offre. Je n'ai pas eu, et encore moins dans ce documentaire, de direction préalable. Juste capter ce qui allait se passer. Il fallait être dans une certaine complicité pour que les personnes se sentent dans la compréhension. Je ne voulais pas d'une interview avec une personne à deux mètres, éloignée, même avec un très joli fond. Dans le documentaire il y a des conversations, une grande proximité, et beaucoup de sincérité. Les ambiances, la lumière, tout devait être réel, rien d'esthétisant. Sans maquillage cinématographique. C'était le pari. Ce film ne pouvait pas être autre chose. Il ne pouvait pas y avoir de plan à effets, ni de lumière qui puisse embellir un point en particulier. On ne pouvait rien voir d'autre que ce qu'ils vivent, que ce soit le plus rigoureux et authentique possible. La simplicité c'est justement qu'il ne faut pas sentir qu'on est là. On était souvent l'un d'eux. Et pour filmer, il faut être avec eux, être à un endroit où ils oublient la caméra.
Une construction d'un acteur, aussi bon qu'il puisse être, par rapport à la réalité d'une personne qui te regarde et t'explique ce qu'elle est et ce qui lui arrive, est incomparable. Et dans ce sens, si La Granja del pas a une chose de bien faite, c'est l'authenticité qui te prend directement aux tripes, on ne demande rien au spectateur, il n'y a pas non plus d'imitation. Il n'y a pas de recréation, il n'y a pas de fiction. Même si j'adore la fiction ici, le strict sens que nous cherchions était d'enlever toute sensiblerie. Ce qu'il y a c'est du sentiment pur non provoqué. Je me suis dit que les choses n'arrivent pas par hasard. Et ce sujet avait besoin d'austérité. Cette austérité qui te booste et te fait dire que personne ne fait ce film alors je me lance avec une caméra. Parfois nous en avions deux mais presque toujours une seule. C'était un pari fou.
Penses-tu qu'il y a un regard pour chaque situation ?
Oui je le pense. J'ai commencé avec les courts, dont Lalia qui est un court sur des enfants sahraouis. C'est un court très minimaliste. Une petite fille explique le pays qu'elle n'avait jamais connu. Ce court avait un code, une manière de dire très différente du film suivant, Déjeme que le cuente, beaucoup plus conventionnelle. J'ai abordé la multiculturalité, l'émigration, la solitude, le rôle de la femme, ce qui me perturbe. Et ça c'est un code : j'ai ma manière d'expliquer mais il y a des différences entre un film pour la télévision et un film pour le cinéma. Gala, qui est l'autre long documentaire que j'ai fait, avait un autre code, beaucoup plus esthétique. J'ai expliqué à partir des œuvres d'art, à partir de Gala, la femme la plus présente au 20ème siècle. Donc le code était différent. Il y avait comme une espèce de tresse qui unissait un monde en 35 mm, celui des villes et des hôtels aux interviews en format numérique. Chaque film a son style. Et chaque film te demande son style. Je n'ai pas un style qui dépasse le sujet. Et je suis incapable de travailler sur un thème qui ne m'intéresse pas. Je ne suis pas passée à la réalisation, il y a 17 ans, pour expliquer ce qui ne m'intéresse pas. J'ai trouvé ma liberté : expliquer la partition qui est celle que je fais moi, mon scénario.
La sélection des images...
Oui, c'était compliqué. Le documentaire explique l'histoire d'un échec et la structure d'un pays. Nous pouvons en faire de nombreuses lectures. Nous expliquons ce que l'être humain a de meilleur, qui est la première chose dont parle le documentaire et qui est pour moi le point le plus important.  Les luttes, les gens, l'être humain peuvent faire des choses qu'ils n'imaginent même pas. Lorsque nous sommes pleins de mauvaises nouvelles, de gros titres ahurissants, terribles, nous sommes dans l'immobilité. C'est pour cela que le documentaire permet de nous concentrer sur ce qui vaut la peine. Mais la narration démarre sur l'explication de ce qu'il se passe depuis 2008, sur la signification de l'existence de 5 millions de chômeurs, 5 millions de malheurs derrière ces hommes et ces femmes, sur la canalisation des problèmes, sur la douleur et sur les possibilités de s'en sortir. Un tiers du pays, sûrement plus, est dans cette situation ! Je n'étais pas intéressée par l'explication d'un banquier. On connaît tous la chanson.
La diversité des affectés...
Oui, il y a de la diversité à La Granja: d'origine et de religion... Il y a un grand respect entre tous, une entraide véritable. On voudrait tous voir comment contaminer le reste du monde par ce microcosme. Pourquoi ne pourrions-nous pas rendre les choses plus simples ? Ce n'est pas impossible ! Quand il y a un besoin, un peu de tolérance, et surtout, une générosité et une ouverture du regard, les choses sont possibles. Et beaucoup plus possibles que ce que nous pensons.
La distribution du documentaire...
Il y a un avant et un après le tournage. Le montage du film s'est terminé en mars-avril. Quand Javier Ángulo l'a vu, il l'a voulu pour le Festival de Valladolid (Directeur de La Seminci). Il est tombé amoureux du documentaire et c'est ce qui nous a ouvert les portes de la distribution. Il a obtenu le Premier Prix de Valladolid  dans la catégorie « Tiempo de historia », en compétition avec 16 autres films du monde entier. C'est ce qui nous a ouvert des portes à Barcelone, Madrid, Lerida, Séville, Gérone, Palencia, dans les capitales les plus importantes et dans 25 Festivals comme à Mexico, à Burgos, Marseille, et d'autres. Le documentaire a été acheté par Movistar, Televisión Española n'en a pas voulu, TV3 oui, mais pas Televisión Española. Je le dis parce que...forcément...c'est à souligner ! En revanche, Movistar l'a intégré à son catalogue. C'est un film très humble mais il a éveillé beaucoup de curiosités.
Et quand nous terminerons le périple de Movistar, nous irons évidemment partout. Je dois attendre la fin du contrat avant d'envisager des plate-formes sur Internet. Je pense qu'il faut que tout le monde puisse le voir. Il y a même une thèse qui est réalisée aux Etats-Unis sur le film. Des lycées et des universités me l'ont demandé. Et c'est ce qui me fait le plus plaisir.
Le documentaire relève de la mémoire historique...
Oui, je l'espère et que cela n'enlève rien à la réalité contemporaine du sujet.
La situation du cinéma en Espagne...
La crise a frappé très fort le secteur. La crise économique, le piratage, le manque de persécution catégorique de ce piratage, le manque d'estime pour notre cinéma. Nous avons ce syndrome-là : nous ne nous aimons pas et nous n'aimons pas notre culture. Et aux yeux de tous, on nous fait passer pour des « voleurs ». Lorsqu'on parle et reparle du sujet, on fabrique un orage parfait et celui-ci a fait beaucoup de mal. En revanche, on consomme aussi du cinéma plus que jamais, par la télévision. Je crois qu'on a une crise du grand écran mais le public d'Espagne voit les films, oui. Chez lui. Alors tout n'est pas perdu. Parce que les gens ont un intérêt pour le cinéma. Le cinéma espagnol est vu, pas autant qu'il le pourrait mais il est vu. Il est vu dans les maisons, on le pirate, on le fait passer, on le passe à la télévision, on le trouve sur Filmin.... Et je crois que nous commençons à avoir une bonne relation intime avec notre public.
Carlos Ceacero. Les Rédacteurs.
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