Interviews

Jonás Trueba: échange sur La Reconquista

Le défi en tant que cinéaste réside aussi en un saut de foi.  
Echange avec Jonás Trueba à l'occasion de la projection de "La Reconquista" et de "Los exiliados románticos" au Festival Cinespaña à Toulouse (du 30 septembre au 9 octobre 2016), le mercredi 5 octobre 2016.
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Pourquoi cette histoire?  
J'avais surtout besoin de transmettre une série de sentiments et de doutes. Je ne fais pas les films parce que j'ai les idées claires d'une chose précise et que je prétends imposer une thèse. Je les fais plutôt depuis l'incertitude. J'imagine que c'est en lien avec la crise des trente ans que je traîne depuis déjà quelque temps... Je voulais rendre présents certains sentiments vécus à l'adolescence, lorsque nous sommes des êtres plus intuitifs, capables de nous projeter dans le futur, peut-être d'une manière ingénue et inconsciente, mais avec une conviction et une foi que nous perdons au fil du temps. Je pense que le film vient de ce besoin de récupérer ou de retenir certains moments...
Pourquoi ces décisions narratives: la bi-luminosité? La bi-temporalité?
J'avais une idée claire de la structure du film que je voulais. Le défi en tant que cinéaste réside aussi en un "saut de foi". Et ici j'ai réalisé un film qui se coupe en deux, ou en trois, et réclame la générosité et la grande confiance du spectateur. Celui-ci doit renouveler son pacte avec le film plusieurs fois pendant le déroulement de l'histoire. Le film est construit depuis cette idée de la foi.  Celle envers le spectateur, le cinéma, le film et les personnages. La dernière partie est principalement un saut de foi majeur mais aussi une chose que l'on conquiert, comme le titre. Je ne voulais pas arriver à cette luminosité rapidement, cela aurait été trop facile, et le film parle de ce qui nous résiste, un lieu, un espace dans lequel nous ne pouvons revenir, sauf avec le cinéma, mais pas de n'importe quelle manière.
Le rouge et le bleu...
J'ai décidé d'attribuer ces couleurs à Olmo et à Manuela de manière intuitive, aux côtés de Laura Renau, la figuriste du film. Elle m'a proposé qu' Olmo soit le bleu et Manuela le rouge. Au-delà des significations psychologieques associées à ces deux couleurs, on a pensé qu'elles pourraient donner une essence aux personnages. Et elles évoluent aussi: on passe du bleu et rouge foncés à des nuances plus lavées ou satinées, plus douces. Nous avons placé au milieu du film toute une gamme de grenat, violets et mauves qui vont du rouge au bleu et qui donnent au film une palette de couleur assez inhabituelle, ce sont des couleurs primaires et légèrement ingénues, adolescentes. Elles donnent de la personnalité à La Reconquista. Nous avons essayé de travailler dans le même esprit pour les espaces et les localisations tout comme pour la lumière. Tout évolue dans le film vers une plus grande limpidité et transparence.
Les plans sont remarquables pour leur brutale beauté: fixes, très cadrés, stricts. Puis ils s'élargissent, s'illuminent, bougent.Vous expérimentez de nouvelles manières de raconter des histoires ?
Le film est tourné dans un format 1.66 qui n'est plus si courant, bien qu'il ait été très apprécié par de grands cinéastes. Ce format est pour moi plus rigoureux que le format 1.85 et les formats plus panoramiques auxquels nous sommes habitués. Le 1.66 est plus essentiel, il fonctionne très bien lorsque l'on a peu de personnages, il privilégie le centre et non les côtés du cadrage. Cela me permet de ne garder que les personnages et leur visage. La première partie est plus fermée, presque claustrophobique. Je voulais être près d'Olmo et de Manuela, dans leur intérieur, entendre leurs respirations. Après, le spectateur se détend, le cadrage s'ouvre, le film respire. Le film est tourné avec une lentille de 50mm, très juste, semblable à l’œil humain mais avec un léger relief de rapprochement, très sensitive. Ce sont des décisions en lien avec la sensation et les sentiments qui deviennent visibles, même s'ils sont déterminés par des questions techniques. Je n'aime pas tellement expérimenter mais prendre des décisions et faire des choix depuis la cohérence et la franchise.
L'acteur principal...
Francesco Carril est un acteur admirable, poétique et drôle. J'aime sa légèreté tragique, sa manière de bouger, de respirer. Il est très élégant et à la fois mystérieux. Je sens que nous travaillons d'une manière très organique, même si La Reconquista fut un défi différent de celui de Los ilusos et Los exiliados románticos. Il devait mesurer beaucoup plus de nuances, travailler l'écoute, la pudeur, l’ambiguïté et les sentiments contradictoires.
Les deux jeunes acteurs...
Candela Recio et Pablo Hoyos sont très différents l'un de l'autre. J'ai aimé qu'ils forment un couple en rien évident. Je devais penser aux raisons de leur attirance. Les couples sont parfois un mystère mais le cinéma tend à les rendre plus clairs. Candela avait déjà joué dans une pièce de théâtre très jeune. Je l'avais vue et elle m'avait de suite plu. J'ai pensé à elle lorsque je cherchais ma Manuela. Pour Pablo, nous l'avons trouvé grâce à un casting dans son lycée. Il était très timide, ce qui m'a beaucoup plu. J'ai construit le film autour de sa timidité. Dès les premiers instants, j'ai deviné en lui une vérité très cinématographique, comme s'il était un modèle bressonien. Candela a quelque chose de Pialat... Ils m'ont fait confiance, nous avons appris à nous connaître, nous nous sommes beaucoup promenés, parlés, et même mangé des glaces. Nous sommes allés au cinéma... Et pendant que je leur racontais le film que je pensais faire, je leur confiais aussi mes doutes et ils m'écoutaient très patiemment.  Je crois qu'ils ont été mes plus grands confesseurs. Nous avons aussi commencé par le tournage de leur partie du film. Ils ont donc posé les fondations et tout le film s'est vu contaminé par leur humanité.
Le temps...
Le grand thème du cinéma est le temps et, d'une certaine manière, tous les films travaillent le temps. Mais je ne l'avais pas ressenti si intensément et précisément dans mes autres films. Pour La Reconquista, nous avons travaillé le temps de différentes manières, en plusieurs couches. Il y a le temps que nous ressentons pendant une nuit, le passage du temps de la nuit au jour, le temps continu et le temps relatif, mais aussi une sensation plus abstraite du temps, tout particulièrement vers la fin du film.
La correspondance et la musique...
Les lettres, tout comme les chansons, ont une importance singulière parce qu'elles sont faites de mots, et le film travaille sur les mots, les mots dans le temps. Par exemple, dans la voix de Rafael Berrio, qui interprète le père de Manuela et dont les chansons s'écoutent et évoluent dans le film, nous ressentons le passage du temps. J'aime beaucoup cet élément et le fait qu'une lettre puisse se lire de différentes manières en fonction de la lecture et de l'interprétation des personnages. Comme le dit la chanson de Berrio "Nous sommes toujours des débutants" ("Somos siempre principiantes"), les mots peuvent coûter la vie.
Vos collaborations (Cinema en curs, Los Ilusos)...
"Cine en curso" ou "Cinema en curs" est un projet de pédagogie du cinéma. Le cinéma à l'école, au collège et au lycée se développe en Catalogne, en Galice, à Madrid, au Chili et en Argentine, à Brandebourg. Il rapproche les jeunes et la culture cinématographique, non pas à travers la matière du cinéma mais depuis l'instinct créatif que nous possédons tous. C'est un très beau projet mis en place par Núria Aidelman et Laia Collel il y a déjà dix ans, inspiré par "Le Cinéma cent ans de jeunesse", que dirige encore Alain Bergala. Mais je crois que "Cine en curso" a beaucoup évolué. Cela m'a beaucoup aidé: je garde le contact avec l'essence du cinéma et cela me permet d'apprendre beaucoup au contact de merveilleux professeurs rénovateurs.
Vos projets...
Avec Los ilusos films, nous essayons de trouver une manière de faire du cinéma depuis la production indépendante, sans perdre notre élan d'amateurs ni de débutants. Ce n'est pas simple. Faire du cinéma en Espagne relève presque du miracle. Il y a des personnes très talentueuses qui font oublier le manque d'aides et les difficultés créées par les institutions. Mais nous essayons aussi de ne pas tomber dans la victimisation ou le désespoir. Nous avons plusieurs projets en tête mais nous ne savons pas encore celui que nous pourrons réaliser en premier. Nous devons mesurer notre énergie et nos marges de confiance, parce que nous en dépendons avant tout. Ce que je sais c'est que je veux faire des films authentiques, ceux qui me semblent être les plus nécessaires et à la fois vertigineux, pas vraiment ceux qui me correspondent.
Les Rédacteurs.
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