Films

Transe

Transe: de la racine naît l’olivier.

Un film de Emilio Belmonte
Avec Jorge Pardo
Documentaire | Espagne | 2021 | 1h 42min
Fipadoc 2019 | DocBarcelona 2019, Première Mondiale au Festival de Malaga en 2021, 2021 : FIFA - Festival International du Film sur l'Art - Montréal (Canada) - Compétition long métrage, 2021 : FIPADOC - Festival International Documentaire - Biarritz (France) - Compétition "Les Remarqués", 2021 : SEEYOUSOUND - International Music Film Festival - Turin (Italie)
Transe: de la racine naît l’olivier.
Tout commence par les remerciements de l'artiste lors d'un concert où les prouesses musicales se sont enchaînées et dont le public en redemande. Une flûte, celle de Jorge Pardo, est dans la lumière. Elle nous raconte l'impulso du musicien, non ses origines, son enfance, toute sa biographie ou encore sa discographie mais la vivacité de sa quête quotidienne de la transe « la sensation qui nous libère du monde ». Son rêve d'un concert sur la Lune aux côtés de Paco de Lucía, son camarade de plus de vingt ans, devient annonciateur et moteur de l'exceptionnel concert du festival SUMA FLAMENCA à Madrid.
L'évolution d'un artiste de flamenco dans l'affirmation de sa transcendance.

                          «A 18 ans, Jorge Pardo rencontre Paco de Lucía. Il l'accompagne durant 20 ans, en tant que membre de son légendaire sextet qui va changer le cours de l'histoire du flamenco. »

Emilio Belmonte, auteur-réalisateur espagnol, sait une nouvelle fois nous révéler les strates constitutives non seulement d'un artiste de flamenco mais aussi d'un projet concret où tous et toutes ont une soif d'expériences intarissables. Après avoir été au plus près du processus artistique de la danseuse Rocío Molina dans Impulso, Belmonte et son équipe suivent les pas d'un Jorge Pardo nomade, flutiste et saxophoniste, significatif dans l'évolution du flamenco des 40 dernières années. Belmonte et son équipe investissent magistralement les scènes musicales, les loges, les peñas, les festives tablées et les conversations familiales de cet autre funambule du flamenco dit « flamenco-fusion ». Grâce à ce nouvel opus sur la capacité de réinventer l'Art et ce, après deux ans de tournage aux quatre coins de la planète, nous marchons dans les pas d'un musicien hors du commun, de par son génie et sa discrétion tout comme dans ses rencontres déterminantes pour l'Histoire du flamenco.

                                             transe 2

La liberté d'être pour faire sa propre musique.

Le grand défi de Jorge Pardo est de poursuivre son chemin. Le « Maestro » est filmé à une étape charnière de sa carrière. Il se trouve au croisement de sa mémoire des temps glorieux partagés avec les plus grands et d'un nouveau rebond en préparant un concert de flamenco métissé. Il s'interroge et interroge la place du musicien dans la société, dans sa carrière, auprès des siens et de la recherche expérimentale. Organiser un concert, le vendre, le monter, lui donner vie, inviter d'autres musiciens et tout donner au public, voici un négoce toujours incertain pour les artistes qui ne rendent de comptes à personne. La musique commerciale questionne régulièrement l'évolution de la musique même qui, bien que de manière rétrospective semble intouchable, mais vit tout autant des périodes de décadence en termes de diffusion. Aussi, Jorge Pardo va transformer cette décadence en une alternative. Comme le rappelle le contrebassiste Javier Colina, les médias ont tendance à ne pas différencier la culture du loisir et le fait que :

                   « No es cultura todo lo que se vende » [Ce qui se vend n'est pas forcément de la Culture].

La nostalgie des étapes glorieuses du Maestro surgit parfois au détour des déambulations de la caméra de Belmonte, comme la définition du flamenco pour Félix Grande (Memoria del Flamenco, Galaxia Gutenberg) qui souligne que cet Art crie ce qui nous manque. Un spleen baudelairien qui laisse présager un nouveau souffle du flamenco issu des instruments originels et d'autres à la géographie plus lointaine comme la harpe du colombien Edmar Castañeda. C'est en plaçant le geste du musicien au centre de l'image que sa persévérance prend tout son sens. De Grenade à Madrid en passant par la maison de Pardo à Mojácar, puis à Jerez de la Frontera, à Seville – petit clin d'œil au documentaire de Remedios Malvarez Baez, Alalá –, à Lebrija, à Bangalore (Inde), au festival de Jazz de Vienne (et combien de magnifiques souvenirs de ce concert tout comme de celui de Paco de Lucía me reviennent en mémoire), à Paris, Brooklyn, Almería et enfin à Essaouira, c'est la force du partage que nous offre Transe. Il nous donne à entendre les gestes des musiciens, leurs mots et leur essence, celle qui fait naître leur quête. C'est avec Transe que l'on comprend que la musique cohabite avec tous ses interprètes, qu'elle les transforme, qu'elle est éternelle création et dialogue. Avec Transe, le Flamenco est au cœur de la scène et ses interprètes, ses « Maestro ».

Louer sa liberté pour tout donner.

Connu ou pas, reconnu ou pas, aujourd'hui, Jorge Pardo se trouve à une étape de sa carrière où la continuité de son Art prime sur tout autre système. Il insiste en précisant qu'il ne tient pas à figer sa musique dans le temps passé, bien au contraire. Il veut plus que ce que l'on attend de lui:

                   « Quiero seguir haciendo mi música de hoy y a la gente le gusta la música de ayer [...]. No te dan crédito con lo que haces ahora. » [Je veux continuer à faire ma musique d'aujourd'hui, et les gens aiment la musique d'hier. Ils ne croient pas en ce que l'on fait aujourd'hui.]

Transe est un documentaire qui va bien au-delà du portrait de l'artiste, il entame une discussion philosophique sur la Musique. Tout converge pour prendre la mesure du Flamenco dans le présent grâce aux dialogues ouverts avec : Diego Carrasco (cantaor et musicien), Fernando de la Morena (cantaor), Rafael del Zambo (cantaor), Emilio Caracafe (musicien), Rycardo Moreno (musicien), Tomás de Perrate (cantaor), Ambi Subramanian (musicien), Chick Corea (musicien), Diego El Morao (musicien), Duquende (cantaor), Farruquito (bailaor), Ana Morales (bailaora), Nino de los Reyes (bailaor), Pepe Habichuela (músico), Javier Colina (musicien), Edmar Castañeda (musicien), Mark Guiliana (musicien), Antonio Lizana (cantaor), Israel Fernández (cantaor), Josele (musicien), Antonio Serrano (musicien), Bego Salazar (cantaora), ...

                                          transe 3

Après Saura, Belmonte.

Un documentaire, coscénarisé par Laureline Amanieux, dont la musique est le principal protagoniste, engendre forcément des contraintes techniques à relever. Nous applaudissons une nouvelle fois les prouesses du réalisateur et de son équipe pour la capture du son sur des scénarios multiples (Arnaud Marten, Julio Cuspinera de Hevia), la qualité des images naturelles non agressives malgré les jeux de lumières des scènes intra diégétiques qui ont dû donner bien du fil à retordre au directeur de la photographie Nicolas Contant et à la post-production Soizic Thomas. Pour tous les kilomètres parcourus afin de prendre le temps de filmer véritablement leur sujet, pour aller au plus près des lieux où « la tradición está en el puchero de cada día » [la tradicion est dans la marmite du quotidien] et nous rappeler que la pureté est peut-être bien «un mestizaje olvidado» [un mélange oublié]. Merci pour cette transmission de cet autre livre du Flamenco (montage et étalonnage : Matthieu Lambourion, Frédéric Geoffroy). L'essai est largement transformé pour le film Transe, tant pour Jorge Pardo, l'inventeur des chemins largement empruntés aujourd'hui, que pour Emilio Belmonte, fidèle cinéaste du Flamenco. Nous attendons le troisième volet de cette trilogie nommée « La piedra y el centro » [La pierre et le centre].

Productions : Rétroviseur Productions, Les Films des deux rives, Strawberry Films.

Marie-Ange Sanchez


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