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Karnawal

Un film de Juan Pablo Félix
Avec Martin López Lacci, Alfredo Castro, Mónica Lairana
Drame | Norvège, Mexique, Chili, Argentine, Brésil | 2022 | 1h 37min
Cinélatino Toulouse
Tuer le père
Un adolescent danseur de malambo, surnommé Cabra, est face au miroir. Il élance ses pieds dans des mouvements souples et précis. Des mouvements qui font claquer son plancher. Il s'ancre dans le sol avec le regard défiant et l'élégance d'un éphèbe. Un autre homme se laisse apercevoir. La tension entre eux est palpable. Puis la mère de Cabra, fragile en apparence, exigeante et aimante dans le fond. Un absent refait surface après sept ans passés en prison. Le cercle des personnages annonce une histoire nouée mise en scène en Argentine, à la frontière avec la Bolivie, au nord de la province de Jujuy à la période du carnaval.
Le carnaval à la Quebrada de Humahuaca est l'occasion de célébrer dans les collines ocres et poussiéreuses des manifestations traditionnelles des plus originales. Des hommes et femmes vêtues de tenues traditionnelles comme celle de Tio Supay. Une fête que le spectateur pourra ressentir comme une danse théâtralisée macabre (danse de la Diablada) et provocante car ils dansent face au public costumés et masqués. C'est un défilé presque fixe, comme si les esprits des collines prenaient vies pour mieux narguer la fragilité des vivants, pour mieux rire de la si courte durée des vies. Une scène folklorique, qui n'est pas sans nous rappeler la mise en scène "en mirage" de Dantza de Telmo Esnal(2019), qui présage de la tournure des événements. L'élément perturbateur, celui qui envahit l'espace de l'écran déjà par la sonnerie retentissante de ses appels : le père biologique de Cabra, dont la place indétrônable est prisée par l'amant Eusebio (Diego Cremonesi ; Rojo en 2018 et Monzón en 2019), ce père et amour d'une femme nommé El Corto (Alfredo Castro). Celui qui sort tout juste de prison, les cheveux longs, gris, le regard affilé. Aux côtés de son fils Cabra (Martín López Lacci- champion national de malambo et non acteur) et à sa femme (Mónica Lairana), il choisira de partager sa vie, ne serait-ce que le temps d'une parenthèse carnavalesque.

Cabra et son père se cherchent des ressemblances. Les cheveux longs peut-être. Les regards affilés, l'un à l'aube de s'affirmer, l'autre dans la tentative de récupérer sa place, certainement. Ces deux hommes-aigles lèvent la poussière du sol pour ne la laisser retomber qu'en fin de long-métrage, sur le parquet vibrant d'une représentation de danse malambo. C'est dans la couleur ocre et le bleu des nuits agitées que les personnages donneront du sens à leur retrouvaille. Se revoir pour mieux s'aimer. Se revoir pour se libérer. Revoir son fils pour le protéger, être, le temps d'une escapade, un père digne, une mère fragile, être l'enfant sage et obéissant même à quinze ans. Un équilibre parvient à se construire entre le trio inattendu du père, de la mère et du fils originel. Mais, rapidement les fantômes, démons et vices refont surface. Les erreurs des passionnés se paient d'un prix fort dans une zone frontalière où la corruption, les armes et la drogue déconstruisent les vies les plus jeunes. Le voyage d'Ulysse lui-même débouche sur une fin. Celui de cette famille ne pouvait pas en être autrement. Cabra, silencieux dans la quasi-totalité du film, lancera enfin son premier cri d'adulte. La complicité ne fera pas le poids dans la balance du destin obscur de son père. En revanche, pour Cabra, ce sera sur une scène qu'il deviendra un homme.

Karnawal est un film élégant qui donne aux personnages une place centrale déroutante pour le spectateur car ils sont bel et bien mis en valeur du point de vue psychologique. Karnawal met en scène ceux qui reviennent du monde de l'oubli en provoquant les êtres aimés, en leur susurrant des mots qu'ils avaient besoin d'entendre et en leur offrant, malgré tout, l'opportunité d'être libérés. Un film qui se voit comme un road-movie à l'esthétique harmonieuse, soignée, réfléchie. Un road-movie rebondissant dans son schéma narratif et suffisamment sonore pour nous accrocher à la caractérisation et l'évolution des personnages. Le titre et l'affiche, ou encore la bande annonce nous ont attiré vers un terrain bien différent de celui qu'explore le film, ce qui nous a agréablement surpris. Le jeune Martín López Lacci est à suivre avec attention, Alfredo Castro est à redécouvrir dans ce rôle de composition -les modulations de sa voix sont encore bluffantes-, et Mónica Lairana est à apprécier pour les teintes données à son personnage de femme et de mère à la fois, sur la grande toile du cinéma latinoaméricain.


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