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El buen patrón

Un film de Fernando León de Aranoa
Avec Javier Bardem, Manolo Solo, Sonia Almarcha
Comédie | Espagne | 2021 | 2h 00min
31ème édition du FCEN 2022
El buen patrón
Presque vingt ans après Los lunes al sol, Fernando León de Aranoa retrouve dans El buen patrón le milieu du travail, et Javier Bardem passe ainsi avec brio de l’anticonformiste Santa à la figure de Julio Blanco, patron d’une entreprise de fabrication de balances. Roi du maintien des apparences, il lui manque un trophée à son tableau de chasse, dont la réception est conditionnée par la visite d’une commission qui pourrait remettre un prix d’excellence à son entreprise. C’est compter sans quelques failles dans le système qui viennent bousculer un équilibre bien précaire…

Lauréat de six récompenses aux Goya et de deux Prix Forqué, ce long-métrage interroge cyniquement un monde de l’entreprise qui peut se poser quelques questions sur l’évolution et la validité de son modèle et de son exemplarité.

Au cœur de la balance…

Au cœur de la balance, il n’y a rien, ni personne d’ailleurs : juste cet espace vide qui sépare deux forces. Car une balance, c’est avant tout un outil de mesure. Julio Blanco, loin d’incarner la justice aveugle aux yeux bandés, fait des choix qui pèsent lourd, et il peine à résoudre sereinement les situations d’opposition qui se manifestent. Le paradoxe du film ? Avoir opté pour le prisme d’un héros non fiable. La technique ? Le public suit le protagoniste sans jamais en percevoir tout à fait la construction ; en effet, celle-ci se révèle davantage grâce à l’attitude des personnages qui l’accompagnent. Calcul, manigances, une machinerie de manipulation psychologique font de Blanco un chef d’orchestre dont la candeur c’est qu’une trace onomastique sarcastique. Les miroirs reflètent d’ailleurs à plusieurs reprises ces faux-semblants, une mètis des Grecs malheureusement utilisée à des fins de contrôle.

La justice ferme les yeux, le public écoute et observe

Et le cinéma met la balance en mouvement… une course contre la montre pour rétablir l’ordre, un tic-tac savamment rythmé par un montage aux nombreuses ruptures qui cassent la progression linéaire en laissant le spectateur dans le silence, avec ses interrogations. On est sensible aux techniques de travail du son : échanges verbaux couverts par le bruit des machines ou focalisation centrée sur un personnage secondaire contribuent à solliciter le public pour constater l’aisance de la rhétorique de Blanco. De même, l’éclectisme dans le choix des références musicales (de Michael Bublé à Ana Belén en passant par Prokofiev…) et les dialogues magistraux – qui rappellent le morceau d’anthologie des antipodes dans Los lunes al sol – font de ce long-métrage une expérimentation de la complicité avec le public à travers plusieurs niveaux de lecture : littéral, symbolique, social voire historique. La subtilité des cadrages et de certains plans – Blanco seul sous l’enseigne « pollo » après la cinglante réponse d’Aurora, ou le message « Esfuerzo, equilibrio, fidelidad » dans l’entreprise – montrent le soin apporté au détail dans la photographie.

Maintenir l’équilibre, à quel prix ?

Le travail du rythme opère le passage de la mesure à la démesure, du calme fragile au « pétage de plombs » radical. Par de nombreux traits, le film rappelle d’ailleurs Relatos salvajes, de Damián Szifron (2014), notamment le sketch « La propuesta » et la manipulation à laquelle a recours la famille pour sauver les apparences, mais aussi les issues tragiques des personnages grimaçants au visage tordu par la haine et la colère. Ces deux aspects se retrouvent ici au service d’une critique sociale qu’on a plaisir à voir traduite dans un film qui, sans tomber dans le pathos, choque et incite à réfléchir sur l’exercice du pouvoir dans une société où les scrupules, ces petits cailloux qui gênent dans la chaussure, servent plutôt à faire pencher la balance du côté du plus puissant.

Enfin, tout ce que l’on peut souhaiter au film est déjà présent dans la courte réplique du petit ami de Liliana : « Solo falta el óscar aquí ».

Film vu à l'occasion de la 31è édition du festival de cinéma espagnol de Nantes, du 8 au 20 mars 2022.

 

Audrey Louyer


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