Films

Affiche

Ema

Un film de Pablo Larraín
Avec Gael García Bernal, Mariana Di Girolamo, Santiago Cabrera
Drame | Chili | 2019 | 1h 42min
Les Regards de Valence 2020, 3 nominations Mostra de Venise 2019
Tierra quemada y corazón de fuego
Si l'on sait que Pablo Larraín est doué pour dépeindre la société chilienne, comme il l'a déjà montré avec No en 2012 ou El Club en 2015, ses films les plus récents illustrent son talent dans le domaine des portraits : celui du poète Pablo Neruda et celui de Jackie Kennedy. Ema, son huitième long-métrage, nous invite à joindre ces deux tendances de sa carrière et à suivre le parcours chaotique de l'anti-héroïne qui a donné son nom au film.
Si l'on voit de plus en plus, dans le cinéma actuel, des biopics ou des films historiques proposant des relectures qui donnent une voix aux femmes de manière plus ou moins réussie et plus ou moins convaincante, il n'en est rien ici : Ema occupe le cœur qui irradie l'ensemble, elle est indépendante et fragile à la fois, elle est imprévisible et elle a cette force de volonté qui va au-delà des convenances. C'est pourquoi ce long-métrage rappelle par certains aspects Gloria (2013) ou Una mujer fantástica (2017) de Sebastián Lelio. Néanmoins, on sent, comme souvent chez Larraín, une fissure, une brèche, un léger décalage qui provoque le malaise. La séquence d'introduction le résume assez bien : Ema (interprétée par la magistrale Mariana Di Girólamo) est le modèle en négatif de la super-héroïne, on ne peut s'identifier à elle et pourtant, elle nous fascine. Elle nous met en mouvement, en nous invitant à entrer dans la danse. On accompagne ainsi, le temps d'une transition entre deux vies, ses paradoxes, ses contradictions, sa vulnérabilité. Nous sommes témoins de l'évolution de l'image initiale de l'adolescente effrontée qui laisse vite place à la rencontre avec une femme complexe n'ayant aucun scrupule à se laisser guider par ses émotions.

Ema rend hommage au corps libre. Le corps montré dans son environnement à travers des plans larges, le corps décrit par des mots qui surprennent, le corps vécu. Ce corps s'exprime dès le début par la danse. C'est le corps d'un être, mais c'est aussi un corps social, un corps qui évolue entre la danse contemporaine aux géométries complexes et contrôlées et le reggaeton de la rue, entre une musique minimaliste qui berce les états d'âme et l'expression la plus bestiale du rythme primaire, une illusion de liberté d'ailleurs critiquée par le chorégraphe et mari d'Ema, Gastón (Gael García Bernal). A ces géométries visuelles de la chorégraphie savamment orchestrée s'ajoute la construction progressive de géométries familiales. Un premier triangle est formé par Ema, Gastón et... Polo, l'enfant adoptif, qui brille par son absence puisqu'il appartient également à un autre triangle, celui de sa nouvelle famille adoptive, dans une symétrie imparfaite qu'Ema tentera de résoudre à sa manière.

Ema joue avec le feu, et souffle le chaud et le froid auprès de son public jusque dans la photographie qui alterne plans rouge sombre et bleutés, de la voiture que l'on fait brûler comme un appel au secours au froid du congélateur et aux décisions radicales et désaffectées qui sont prises. C'est en oscillant entre ces extrêmes que l'équilibre précaire du film s'élabore, comme si la vérité et la justesse se trouvaient dans les expressions les plus diamétralement opposées. Dans le dilemme de l'art ou la vie, Ema choisit la vie dans l'art. Et ce jeu n'est pas seulement un divertissement gratuit qui serait la traduction dévastatrice de la souffrance d'un corps et d'un esprit malades. C'est un jeu qui invite à penser le poids de l'autorité, le poids des conventions sociales, le poids du regard d'une société, les limites et le prix de la liberté.

Un éloge aux marges que le cinéma peut faire bouger.

 

Audrey Louyer


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