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Affiche C'est ici que je vis

C'est ici que je vis

Un film de Marc Recha
Avec Eduardo Noriega, Sergi López, Eulalia Ramon, Pere Subirana, Marc Soto
Espagne | 2008 | 1h32
Le cinéma à contre-pied
« Le cinéma, c'est le regard, et le regard, c'est attendre les choses, attendre qu'elles se révèlent », Marc Recha - Les Inrockuptibles.
Connu il y a une douzaine d'années grâce à son second long-métrage, L'Arbre aux cerises, (le premier, Le Ciel monte, fut réalisé lorsque le réalisateur catalan avait 21 ans, en trois jours), Marc Recha a ensuite accru sa notoriété avec Pau et son frère, présenté au Festival de Cannes en 2001. Il poursuivra ensuite avec Les Mains vides (2004, avec Olivier Gourmet et Eduardo Noriega), film tourné en France qui sera à l'honneur une nouvelle fois sur le tapis rouge de la Croisette dans la section « Un certain regard ». En 2007, c'est avec Jours d'août qu'il surprendra encore les spectateurs. En effet, aux côtés de son frère David, Marc Recha incarne le protagoniste de cette nouvelle aventure qui se polarise autour de la disparition mystérieuse d'un journaliste.

Avec C'est ici que je vis, son sixième film, le cinéaste catalan continue de prendre à contre-pied le cinéma, proposant un cinéma libre, loin des sentiers battus, un cinéma qui lui ressemble, lui qui a grandi à L'Hospitalet de Llobregat, dans la banlieue ouvrière de Barcelone. Ouvert aux autres, accueillant à travers des images à la fois poétiques et poignantes, l'ancien autodidacte qui avait fait ses premières armes à la caméra Super 8 nous brosse un portrait de la banlieue industrielle de Barcelone sans détours, loin des clichés du capitalisme, à mille lieues de la vision aseptisée de carte postale carton-pâte de Cristina Vicky Barcelona ou de la folie étudiante embourgeoisée de L'auberge espagnole. Il s'agit de montrer à travers ce nouveau long-métrage l'image réelle et non sublimée de petites gens qui triment, à mi-chemin entre Les Rougon-Macquart/Germinal de Zola dans sa perspective naturaliste, ou d'un Billy Elliot catalan.

Les nombreux silences et non-dits, prélude à la thématique de l'incommunication, s'érigent en vrai personnage, comme la nature, du reste. De fait, C'est ici que je vis, dès les cinq premiers mots de son titre accrocheur, livre les premiers témoignages et l'essence du film. Il est question d'un film sur l'existence, bien loin des stéréotypes du cinéma starifié. Marc Recha donne la parole à des êtres oubliés, la famille Arcs qui lutte au jour le jour pour s'en sortir, nous rappelant par là-même que la vie est un combat qu'il faut mener courageusement sous peine de sombrer. Ce film s'inscrit dans une fatalité mais laisse la porte ouverte à de multiples interprétations. C'est l'une des forces vitales de Recha, ne pas décider pour le spectateur, le laisser libre: en ce sens, le film est une réussite, tout comme ses personnages à la fois inquiétants et émouvants. Recha nous propose une tranche de vie de ces gens précaires.

Arnau (Marc Soto) vit avec sa sœur, son beau-frère, son frère Sergi (Eduardo Noriega) dans la banlieue prolétaire de Barcelone, divisée entre nature apaisante, rivière torturée, collines et montagnes nous renvoyant, à travers les déambulations de son protagoniste, aux Rêveries d'un promeneur solitaire de Rousseau et au choc des industries, trains, ponts, autoroutes et autres tours. La ville devient la « tragahombres », la dévoreuse d'hommes, thème récurrent de la littérature latino-américaine. Suite à l'incarcération mystérieuse de sa mère (Consuelo Arcs, celle qui ne peut plus prodiguer du réconfort), détenue dans un centre pénitencier pour femmes, Arnau, « petit-prince » moderne, autiste au grand cœur navigant dans un monde intérieur très fort, (comme pour se protéger), celui des oiseaux qu'il élève avec amour et auxquels il donne la becquée, -transfert de l'absence maternelle-, lutte avec le désir ardent d'économiser et de payer un avocat pour assurer la défense de sa mère. Cette mère, grande absente mais pourtant un des fils essentiels de la trame.

Recroquevillé dans ses pensées, ce jeune de 17 ans, plus mature que son âge, œuvre dans un monde sans pitié et apprend bien malgré lui la dureté de la vie, le douloureux passage de l'enfance à l'âge adulte. Son frère Sergi, travailleur à l'aéroport de Barcelone, fêtard invétéré, sa sœur, La Sole (la solitude), qui vérifie les plaques d'immatriculation et qui endosse via son uniforme le rôle d'homme (manquant), impassible, froide et sévère, son oncle Román (Sergi López), parieur-dépendant sur des lévriers au cynodrome, son beau-frère, transparent, ayant des penchants pour l'alcool. Le message de Recha semble simple, la vie n'est guère tendre. Dans cette grande nébuleuse, cet anti-pίcaro romantique soigne son chagrin et sa détresse dans un univers édifié de toutes pièces : silences, introspections, contemplation de la nature, longues balades dans la campagne et dans la ville, il erre, comme une âme en peine, sur fond de musique jazz très réussie, accompagnant les vicissitudes du héros, beau par sa gravité et son innocence, qui se fissure à mesure qu'avance le film sous les coups de poignard de l'existence. Ce qui le tient en vie ce sont les oiseaux, comme le corroborent les deux introductions liminaires du film sous l'aspect de BD, un garçon, l'oiseau en cage, la tonalité bleue, métaphore de la « cárcel libertad » et de son imaginaire.

Arnau a plusieurs oiseaux magnifiques et rares, symbole de la poétique du film. De fait, quand on n'a plus rien, le monde intérieur est plus riche, plus imaginatif, plus profond aussi, poétique à l'extrême. Ses très beaux spécimens de tarins seront l'occasion d'un concours. Arnau Arcs y inscrira son chardonneret à la voix d'or dans une scène aussi inattendue qu'inespérée, où les cages de volatiles alignées côte à côte devront délivrer le plus beau chant, le plus longtemps. C'est Petit Indi qui triomphera, et comme un pied de nez au capitalisme honteux, Arnau remportera en tout et pour tout un jambon, métonymie de l'Espagne et un trophée, comme pour rappeler que l'on est bien peu de chose. Au-delà de l'intrigue principale, Marc Recha profite de l'occasion pour filmer une société miséreuse délaissée : vieux, gros, paumés, marginaux, ouvriers, travailleurs courageux, par l'intermédiaire de très beaux plans : plongées sur les pieds, inserts sur une partie du corps, panoramiques variées de la ville, fondus enchaînés rivière-personnage, travellings latéraux sur les murs : la prison de l'existence n'est jamais bien loin, elle nous guette et se rappelle sans cesse à nous... Le tout baigné « dans un trou de verdure où chante une rivière, accrochée à des haillons d'argent ; où le soleil de la montagne fière, luit ; c'est un petit val qui mousse de rayons. Un soldat jeune... (Rimbaud, Le dormeur du val).

Cherchant par tous les moyens à sauver sa mère, Arnau a comme mission, envoyé par sa sœur, de porter le glorieux sésame de 3000 euros au gérant de la copropriété miteuse. Gagnant 800 euros par mois à l'usine, il contribue aux dépenses du foyer précaire en donnant la moitié de ses gains. Arrivé à Barcelone, l'administrateur absent, Arnau se rend parier sur les sveltes lévriers (le jeu, les concours sont récurrents) et se fait subtiliser par un poivrot l'enveloppe contenant le trésor. Dès lors, son monde imaginaire s'écroule, le film verse dans la tragédie sociale, non loin du documentaire du même nom. Dépité, ce vol annonce comme dans les tragédies classiques d'autres chutes. La première consommée, Arnau (nom prophétique du fleuve de Florence, un Lorenzaccio moderne), rentre dans son cabanon secret où il avait recueilli un renard à l'agonie, près de la rivière. Alors qu'il songe sérieusement à vendre son précieux chardonneret au chant magique, contacté par un homme lors du championnat, il découvre, l'espoir brisé, les cages retournées, les oiseaux égorgés, la cruelle réalité de la vie : l'injustice ! Si « l'homme est un loup pour l'homme », les renards n'en restent pas moins des prédateurs nés, que son innocence immaculée lui a fait oublier. Mais il est légitime de nous demander qui sont les vrais prédateurs d'aujourd'hui: les animaux ou les hommes ?

Seule petite anicroche, ces deux épisodes-déconvenues étaient assez prévisibles. Mais l'essentiel n'est pas là. Voici un beau, un très beau film qui vous remue le cœur par sa vérité et sa pureté, vous remet à l'endroit. Le « petit-prince » du 21e siècle devenu ogre nous transporte là où on ne l'attend pas. Peiné, touché au plus profond, il croise le renard qu'il avait pourtant sauvé et dans un laps de temps suspendu à la caméra de Recha, il le projette contre le mur, ces mêmes murs qui retiennent sa mère et brise une fois pour toute sa carapace enfantine en sacrifiant le renard ("la zorra" en espagnol), la salope d'existence qui a laissé vivre son instinct animal plutôt que la loyauté de sa survie. La clef est là, l'homme est un animal éduqué comme le corrobore Le contrat social, mais parfois il transgresse les lois, les promesses, les règles, en attestent sa mère, son beau-frère, son frère, la société, alors l'homme revient à l'état de nature, la bête n'est plus loin.

Arnau est un justicier et la cage, fermée par ce tissu à l'imprimé de nom d'oiseau, laisse quand même place à l'espoir, son plus beau sizerin semble avoir été épargné, et par lui, à travers son chant, l'espoir en une vie meilleure. Comme le contient l'onomastique qui se rapporte à son prénom, Arnau, le renard échoue dans la rivière torturée et tortueuse, l'homme vient de naître, il est devenu pourtant cruel, la vie lui a appris cela, voilà C'est ici que je vis...

Esteban Dormoy


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C'est ici que je vis (extrait 1)