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Affiche Carte des sons de Tokyo

Carte des sons de Tokyo

Un film de Isabel Coixet
Avec Rinko Kikuchi, Sergi López, Takeo Nakahara, Manabu Oshio, Hideo Sakaki, Min Tanaka
Drame | Espagne | 2009 | 1h49
Sortie en DVD le 15 Juin 2011
Thriller érotique
Carte des sons de Tokyo, de la réalisatrice Isabel Coixet, est un thriller érotique qui se construit autour de la passion de la réalisatrice catalane pour le Japon. Principalement tourné à Tokyo, le film est une ode sensuelle à l’architecture, à la gastronomie et à la culture japonaise. L’intrigue, fragmentée et morcelée par une série de flash-back, s’appuie sur une voix off narrative démiurgique: celle d’un vieil ingénieur du son.
Ce qui intéresse Isabel Coixet, bien plus que d’installer une tension dramatique, c’est de s’interroger, comme dans ses films antérieurs (Ma vie sans moi, La vie secrète des mots), sur la complexité d’un personnage féminin qui semble être une femme ordinaire mais porte en elle une blessure intérieure profonde. Ryu (Rinko Kikuchi) est une jeune femme solitaire, qui vit à contre-courant de la foule et travaille de nuit à éviscérer des thons au marché aux poissons. Son seul ami est un vieil ingénieur du son à la retraite avec qui elle dîne parfois en silence dans de petits restaurants. L’atmosphère pluvieuse du film – dans laquelle on perçoit l’influence de Shara de Naomi Kawase - est propice aux longs moments d’introspection de la jeune femme. Car Ryu a la conscience lourde: elle est également tueuse à gages et sera chargée d’un nouveau meurtre. Monsieur Nagara (Takeo Nagahara), riche homme d’affaires tokyoïte, la charge de tuer David (Sergi López), un négociant en vins espagnols. Il l'accuse de la mort de sa fille unique Midori, qui s'est suicidée, par amour pense-t-il, pour le jeune homme.

La fin d'un tabou

Sur fond de violence latente et de mort à venir, Isabel Coixet ébauche alors une autre histoire, l’histoire d’une passion érotique. Ryu tombe amoureuse de celui qui devait être sa victime, David, et tous deux vivront plusieurs moments de passion intense dans l’hôtel Bastille (clin d’œil de Coixet à une autre passion urbaine, le quartier de la Bastille à Paris, auquel elle a consacré un court-métrage dans Paris, je t’aime). Pour la première fois, Isabel Coixet filme de véritables scènes érotiques. Son film précédent, Lovers, abordait pleinement la sexualité mais la filmait comme une mise en scène esthétisante du nu féminin. Carte des sons de Tokyo utilise la caméra épaule et les gros plans pour détailler les corps de façon très crue. Le sexe n’est plus tabou chez Coixet et s’expose, comme le soulignent les couleurs saturées de la chambre d’hôtel ou les contrastes colorés violents entre les néons de l’hôtel Bastille et l’obscurité de la nuit (en référence à l’esthétique nocturne de Wong-Kar-Wai).

La ville comme personnage

A ces scènes intenses succèdent de longs moments de retour sur soi de Ryu. Un prétexte qui permet à Isabel Coixet de montrer Tokyo de l’intérieur en suivant les trajets de la jeune femme: gares, trains, métros, banlieues, parkings, nœuds ferroviaires, mais aussi rues fourmillantes sous la pluie, jeux de pachinko, restaurants populaires. Dans quelques rares moments de sérénité, filmés souvent avec une caméra au ras du sol à la manière d’Ozu, la jeune femme retrouve son ami, l’ingénieur du son, et tous deux écoutent en silence les bruits et les vibrations de la ville en partageant un ramen. Ils dressent alors ensemble une véritable carte des sons de Tokyo. Un moment d’équilibre qui donne à penser qu'une harmonie est possible entre sexe, passion et cette ville démesurée.

La très grande force de ce film tient d’une part à la qualité de la photographie (Jean-Claude Larrieu), qui met en exergue les contradictions de la ville et les déchirures internes des personnages. Elle tient d’autre part à l’originalité de la bande-son qui se conçoit comme un collage d’émotions, de bruits, de vibrations, de chansons éclectiques (Noriko Awaya, Misora Hibari, Kraak & Smaak, Depeche Mode, et bien sûr Anthony & the Johnsons). Il est cependant dommage que la trop grande fragmentation des tableaux et que le jeu de la voix off, parfois ambigu et complexifiant inutilement l’intrigue, rendent un peu difficile la mise en place d’un vrai suspense.

Isabelle Steffen-Prat


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