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Que Sea Ley

Le réalisateur argentin Juan Solanas donne le ton dès le début de son documentaire : sur un écran noir, des mots en lettres majuscules nous expliquent que sur les 320 millions de femmes peuplant l'Amérique latine, 8 % seulement peuvent interrompre librement leur grossesse et que par conséquent une femme meurt chaque semaine des causes d'un avortement clandestin.
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« Nous sommes les descendantes des sorcières que vous n'avez pas pu brûler »

 

Juan Solanas, partisan fervent de la dépénalisation de l'avortement dans son pays nous montre le combat des femmes pour obtenir ce droit, ou cette loi « que sea ley ». Les premières images représentent des manifestantes dans la rue, puis la chambre des députés, filmée en plongée, laissant sous-entendre la puissance de l'établissement politique et la faiblesse des individus pourtant nombreux dans les rues.

Nous sommes en 2018, la loi vient d'être adoptée par la chambre des députés au début du film, mais elle sera rejetée par le Sénat à la fin. Peu importe, semble nous dire le réalisateur, le combat est lancé et durera jusqu'à la victoire ; il le fait dire par son propre père, le sénateur et réalisateur Pino Solanas, en pleine session du Sénat.

Le documentaire s'articule sur trois axes qui se mêlent habilement: des images prises sur le vif lors de manifestations des deux camps, dans la rue et lors des débats politiques, les témoignages des victimes ou de leurs familles et des témoignages divers de féministes, prêtres, médecins,...

Le réalisateur choisit de nous montrer, pour illustrer les témoignages, les villages et maisons des victimes, mais également les hôpitaux, dans lesquels les femmes ont dû se rendre pour subir les pires humiliations et les pires souffrances, afin que nous puissions ressentir d'une part toute l'horreur de la situation, et d'autre part l'injustice sociale liée à la pauvreté.

De la même manière, il oppose toujours à la grouillante capitale les régions moins peuplées et souvent plus pauvres du reste du pays. Lors d'une interview, il a d'ailleurs dit : « Buenos Aires n'est pas l'Argentine et dans certaines provinces reculées, malgré la loi sur l'éducation sexuelle mise en place en 2006, l'intérieur du pays reste très religieux et conservateur. » C'est d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles les femmes menant ce combat pour l'égalité arborent un foulard vert ; elles veulent pouvoir être reconnues par des femmes enceintes qui auraient besoin d'aide pour avorter.

La situation décrite par le documentaire sur la manière dont sont traitées les femmes est alarmante. Les expériences décrites sont horribles. Même la loi permettant l'avortement en cas de viol ou pour sauver la vie de la mère n'est pas ou peu respectée. Les curés et les médecins, en effet, prennent les décisions seuls sans se préoccuper des desiderata des femmes concernées ou de leur famille. Les deux cas les plus abjects sont d'avoir laissé mourir une femme atteinte d'un cancer, et d'avoir refusé de pratiquer un avortement sur une enfant de 11 ans violée par son grand-père.

Deux médecins racontent qu'on les a formés pour maltraiter les femmes qui viennent se faire soigner à la suite d'un avortement clandestin : elles sont stigmatisées, insultées, brutalisées, et on les laisse souffrir. Comment peut-on alors parler d'objection de conscience dans ces conditions ? Surtout quand une ancienne esclave sexuelle nous raconte qu'un médecin refusant de pratiquer l'avortement pour des raisons éthiques, aimait venir la martyriser en lui brûlant la peau avec des mégots de cigarettes.

Le documentaire répond à cette question : tout cela n'est qu'hypocrisie. Le corps des femmes est considéré comme un simple récipient. En empêchant les femmes d'avorter librement, on les empêche de disposer de leur corps et d'être des « citoyens » de plein droit. Leur combat est donc celui de la sauvegarde de la démocratie dans un pays où le machisme, le patriarcat et la religion se mêlent encore trop à la politique.

Mais pour une personne qui aurait déjà une opinion tranchée sur le sujet ou pour un français (IVG autorisée depuis 1974), le film serait-il utile ? Juan Solanas répond lui-même à ces deux questions : « Ce film s'adresse à ceux qui se trouvent au milieu de cette faille binaire et qui ne préfèrent pas trop se prononcer face à un thème aussi clivant. » et « Récemment, j'étais stupéfait de voir que, même en France, un syndicat de gynécologues pouvait se permettre de menacer de ne plus pratiquer d'interruptions de grossesse... »

Le documentaire se conclut sur ces mots : "Hay que luchar, los derechos no se regalan" ( "Il faut se battre, on ne donne pas les droits en cadeaux".)

En France, restons donc vigilants !

Sébastien Maury

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