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La mort d'un bureaucrate

Un film de Tomás Gutiérrez Alea
Avec Salvador Wood, Silvia Planas, Manuel Estanillo, Rafael Diaz, Carlos Ruiz de la Tejera
Comédie | Cuba | 1966 | 1h25
Rire pour ne pas devenir fou.
Faut-il se réjouir ou pas de l’intemporalité de ce vieux film cubain, qui ressort aujourd'hui ? Réjouissons-nous pour la prouesse artistique : cette œuvre cinématographique des années 60 n’a pas pris une ride. En revanche, une des raisons de cette éternelle jeunesse est plutôt déprimante : si la bureaucratie cubaine des années 60 nous paraît si intemporelle, c’est qu’il y a en tout temps et en tout lieu, pour paraphraser Shakespeare, « quelque chose de pourri au royaume » de la « bureau-cratie », le pouvoir du bureau ou de l’administration !

La bureaucratie, ou l’éternelle chienlit administrative.

Ce terme « bureaucratie » n’a jamais été autant employé : il est synonyme de lenteur, de lourdeur, d’inefficacité, de manque de flexibilité. Autant de points négatifs que Tomás Gutiérrez Alea va souligner dans son film. Il s’agit en effet d’une critique acerbe de l’administration cubaine mais qui nous rappelle bon nombre de situations vécues ailleurs. Même si les situations ubuesques vécues par le protagoniste dans les différentes administrations sont volontairement exagérées, cela nous renvoie à notre propre expérience ! Qui n’a jamais eu à subir l’absurdité de la bureaucratie administrative ?

On passe d’un point de vue particulier à un point de vue général. Le réalisateur parle d’ailleurs en ces termes de la genèse de son film : «  Decidí hacer la película a partir de une experiencia personal. Puede sucederle a cualquiera. Me vi de pronto atrapado en los laberintos de la burocracia a partir de unos problemas muy simples y elementales que quise resolver. » (J'ai décidé de faire le film à partir d'une expérience personnelle. Quelque chose qui pourrait arriver à n'importe qui. Je me suis retrouvé soudainement pris au piège, dans le labyrinthe de la bureaucratie à la suite de problèmes très simples et élémentaires que je voulais résoudre.)

Les labyrinthes de la déraison : Jusqu’à la « phobie administrative ».

Dès le début du film, la « bureaucratie » est présente. On voit défiler les crédits du film sous la forme d’un document très officiel avec des cachets et des tampons. Cette paperasse administrative défile devant nos yeux, accompagnée par le bruit d’une machine à écrire et une marche funèbre. Signe que pour le réalisateur, tout cela n’a pas été très facile ! Pour le protagoniste, c’est encore pire. Après l’enterrement de son oncle, en effet, Juanchín, interprété par Salvador Wood, va totalement se perdre dans le dédale de l’administration duquel il ne sortira pas indemne. Pour aider sa tante à toucher sa pension de réversion, il va devoir se confronter à une bureaucratie sourde et aveugle. Une demande pour le moins singulière va être le point de départ de cet imbroglio sans fin. Le cas particulier n’existe pas pour la bureaucratie car il faut rentrer dans des cases. Les employés ne sont pas capables d’analyser une situation sortant de l’ordinaire. Dans le cas qui nous occupe, l’oncle a été enterré avec son carnet de travail, document nécessaire pour valider la pension de sa veuve.

Les situations que le neveu va vivre, en passant d’un bureau (dont l’un s’appelle le bureau d’accélération des demandes !) à un autre, sont toutes plus ridicules les unes que les autres. Les employés qu’il croise sont assez antipathiques : ils ne parlent pas, ils s’écoutent parler, ils l’ignorent, ils sont stupides, etc. Ils finissent par ressembler à des robots qui n’auraient qu’une seule fonction élémentaire. L’employé dont l’unique activité consiste à donner des coups de tampon pourrait d’ailleurs en être un. Sa manière de se lever et de quitter son poste de travail, dès que la cloche sonne, est assez robotique ! Le comble c’est que cette administration finit par ressembler aux Temps modernes de Chaplin et donc à du taylorisme à l’américaine. La logique administrative ne permet pas à l’individu en tant que tel de s’exprimer. Le protagoniste ressemble à une cigale perdue au milieu d’une fourmilière. La logique administrative le conduira à la déraison ou à la folie !

Une comédie très enjouée : le rire, un remède à la folie.

Même s’il est question de plusieurs enterrements et d’un univers kafkaïen, le film est néanmoins très drôle. Les employés, comme je l’ai dit plus haut, frisent le ridicule, les scènes sont véritablement burlesques. Les clins d’œil du réalisateur au cinéma muet, à Laurel et Hardy et à Charlie Chaplin sont très nets. La scène où tout le monde finit par se battre à l’entrée du cimetière est une scène d’anthologie. C’est presque une chorégraphie. Tout s’arrête quand le militaire se lève, et tout recommence dès qu’il se prend un coup sur la tête par accident ! Il y a une accélération du rythme par moments et des courses-poursuites qui rappellent les moments les plus comiques et les plus enjoués du cinéma muet. L’humour est présent à chaque instant dans l’absurdité des dialogues, des situations, dans l’hystérie collective. Certains personnages sont d’ailleurs de vraies caricatures. C’est le cas du chef du protagoniste, Ramo, et de sa secrétaire, une pâle imitation de Marilyn Monroe.

Un hommage au cinéma

Ce film est un hommage au septième art. C’est indiqué d’emblée dans les crédits du film (crédits qui apparaissent au début !) Le réalisateur cite un certain nombre de réalisateurs, allant jusqu’à dédier le film « à tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, sont intervenus dans l’industrie du cinéma ». Dresser une liste de toutes les références cinématographiques que l’on pourrait relever dans le film serait un travail de longue haleine car elles sont nombreuses. On a préalablement déjà cité Laurel & Hardy, Chaplin, etc. Prenons un autre exemple : le premier réalisateur cité par Tomás Gutiérrez Alea : Luis Buñuel, à qui il emprunte sans détour les rêves ou cauchemars du protagoniste. Certains détails d'un chien andalou sont réutilisés presque à l’identique : Juanchín a une corde dans le dos à laquelle sont accrochées des planches en bois et une religieuse. Ce rêve relève bien du surréalisme très cher à Dali et à Buñuel.

La mort omniprésente, un personnage à part entière.

Quand on parle de surréalisme, on pense forcément à la psychanalyse. Or, rappelons que dans le titre du film, le premier mot est « la muerte ». La mort est au centre de cette histoire et elle est présente du début jusqu’à la fin. Le réalisateur semble véritablement obsédé par ce thème. Dans son dernier film, Guantanamera, il sera d’ailleurs de nouveau question de déplacer un corps mais cette fois-ci à travers tout le pays. Une quête plutôt particulière, non ? Dans le film qui nous occupe, en dehors des nombreuses scènes qui se passent dans le cimetière, la mort est évoquée en permanence : par les statues des anges, par les couronnes mortuaires, par les bustes commémoratifs, dans les rêves de Juanchín, etc. La scène du cimetière de nuit joue avec la peur de la mort mais cela finit par nous faire rire. Le réalisateur semble vouloir apprivoiser cette mort par le rire : l ‘enterrement de l’oncle pendant lequel on voit défiler toute sa vie de manière ludique, les personnages qui se battent à coup de couronnes mortuaires, le protagoniste effrayé courant avec le cercueil de son oncle sur un chariot, la célébration du jour des morts dans l’administration, etc.

Une critique sociale du nouveau régime

Dans un entretien avec Gary Crowdus en 1979, Tomás Gutiérrez Alea a prononcé ces mots : « los formalismos y los formulismos vacíos que no tienen nada que ver con la práctica revolucionaria » (Le formalisme et l’art de la formule vide qui n’ont rien à voir avec le processus révolutionnaire). En ce qui concerne le « formulismo », la critique ne semble pas s’arrêter à la bureaucratie. La propagande orchestrée par le nouveau régime semble en effet démesurée et futile. La scène, où Ramos demande à ses employés de modifier leurs croquis est particulièrement grotesque : le corps masculin doit être sublimé, les biceps doivent être très gros ! Ce ridicule est souligné avec ironie par le dessin non terminé de Juanchín lui-même, où l’on peut lire : « éradiquons l’absentéisme » alors que ce dernier passe son temps à demander des autorisations d’absence, mais également quand les bureaucrates eux-mêmes vont manifester contre la bureaucratie. A cet effet, ils demandent à une collègue féminine de se promener en culotte et en soutien-gorge sur un char !

En dehors de la tante, les femmes sont peu visibles dans le film et quand elles le sont enfin, ce sont de simples secrétaires et/ou des objets sexuels. En dépit de la révolution sociale, la « compañera » est la seconde roue du carrosse : la société est très machiste et les femmes sont reléguées au second plan.

Pour conclure cette critique du régime, comment ne pas voir dans l’image du directeur du cimetière, celle d’un futur dictateur ? Du haut de son bureau, il respecte sa «  bible administrative » ou sa feuille de route, au pied de la lettre, sans se préoccuper des conséquences. Il décide de tout et a toujours le dernier mot. Même quand sa secrétaire (la seule « administrative » qui finira par avoir un peu de compassion) lui demande de faire un effort, il s’en moque. Pour parler de ce type de bureaucrate, Alfred Sauvy, sociologue, a inventé le mot burelain dans son ouvrage sur la bureaucratie : « Celui qui mène la vie du bureau est burelain, comme est châtelain celui qui mène la vie de château : il est à la fois l’hôte et le maître de domaine, dont il est aussi l’esclave et le partisan ».

Sébastien Maury


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