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Sis dies corrents

Un film de Neus Ballús
Avec Christian Ramirez
Comédie | Espagne | 2021 | 1h 25min
Meilleur Film Preios Gaudi 2022
Une comédie sociale où il fait bon vivre ensemble
Dans la lignée de ses précédents films, La plaga et Le voyage de Marta, le troisième long métrage de Neus Ballús est une remarquable immersion sociale dans le quotidien de trois plombiers. Inspirée par le travail de son père, la cinéaste a fait appel à de vrais plombiers pour interpréter leurs propres rôles et signe avec Sis dies corrents une très belle œuvre cinématographique, entre documentaire et fiction.
Moha arrive dans une société de plomberie pour un entretien d'embauche afin de remplacer Pep, sur le point de prendre sa retraite. Son premier contact avec Valero, son futur collègue, est loin d'être idéal. Moha ne parle pas très bien catalan et Valero, déjà contrarié par le départ de Pep, ne fait aucun effort et décrète qu'il leur sera impossible de travailler ensemble, sous prétexte que la clientèle de l'entreprise n'acceptera pas un étranger. Mais la responsable de Valero, qui n'est autre que sa femme, est persuadée du talent du jeune homme et insiste pour que ce dernier fasse une période d'essai. Avec les propos de Valero, le premier préjugé du film est lancé et rapidement, celui-ci vole en éclats puisqu'entre les deux hommes, le plus "étranger" n'est peut-être pas celui qu'on imagine.

Le film se déroule en six chapitres correspondant aux six premiers jours de la semaine. Cette structure est très intéressante car elle permet de rendre compte de ce qu'est une semaine de travail et de nous mettre dans la peau des personnages qui, chaque jour, découvrent une nouvelle clientèle sans jamais savoir de quoi la journée sera faite.

Pour réaliser ce film, Neus Ballús explique (dans une interview pour Cinespagne - à voir ici) qu'elle a commencé par faire un casting avant même de s'attaquer à l'écriture du scénario. Celui-ci s'écrivait au fur et à mesure et même pendant le montage. Le plus important pour elle était de voir ce qui allait ressortir des différentes sessions d'improvisations qu'elle demandait aux acteurs/plombiers. Si ces derniers ne savaient pas où ils allaient - comme dans le film où chaque client·e révèle son lot de surprises -, elle non plus et c'est peut-être ça qui rend ce film vraiment authentique avec des thématiques qui n'auraient peut-être pas été abordées si le scénario avait été écrit à l'avance. L'aspect d'authenticité est également renforcé par son choix de faire appel à des professionnels du secteur de la plomberie et de l'électricité et non à des acteurs.

D'un point de vue technique, si la réalisation en intérieur est assez simple, les points de vue extérieurs sont très beaux avec des plans parfaitement géométriques, notamment sur les façades d'immeubles qui permettent à la réalisatrice d'insister sur cette notion de privé/public. "Quand j'étais enfant, j'aimais bien espionner les voisins. Je ne savais pas que grâce à mon travail, j'allais pouvoir observer ces gens sans besoin de me cacher." Ces paroles sont prononcées par Moha, en voix off, alors que la caméra filme successivement plusieurs balcons et leurs habitants. S'il est impossible de voir cette scène sans penser au film Fenêtre sur cour d'Alfred Hitchcock, on devine bien cette immersion à venir dans la vie des autres. Et si on sait à quoi ressemble l'extérieur, on ne sait jamais ce qui nous attend à l'intérieur.

Malgré leurs différences, Valero et Moha vont devoir apprendre à communiquer afin de pouvoir travailler ensemble. Et les différences ne sont pas toujours culturelles, malgré ce que ne cesse de répéter Valero. Y compris dans son entourage personnel, Moha n'est pas compris et se sent également comme un étranger au sein de sa propre communauté. La voix off de Moha dans sa langue natale est d'ailleurs un choix relativement intéressant de la part de la réalisatrice car elle lui permet de s'exprimer librement et sans filtre, lui qui ne maîtrise pas assez le catalan pour bien communiquer avec ses collègues et qui ne se sent pas compris par ses colocataires (bien que ceux-ci parlent la même langue).

Même si certaines thématiques ne sont pas particulièrement approfondies, Neus Ballús aborde beaucoup de thèmes sociaux à travers ce long métrage : le racisme, l'immigration, la précarité, les classes sociales ou encore la solitude. Et ce n'est pas pour nous déplaire car elle nous amène à nous interroger sur de vrais sujets et notamment sur notre rapport aux autres. Cette relation à l'autre est véritablement présente dans le film et nous permet de nous poser de bonnes questions et de réfléchir à notre propre place dans la société pour ne pas oublier que nous sommes toutes et tous l'étranger de quelqu'un d'autre.

 

Publié le 29 juin 2022. Vu dans le cadre du Festival Différent 2022.

 

Agathe Ripoche


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