Films

Affiche

Un monde pour Julius

Un film de Rossana Diaz Costa
Avec Rossana Diaz Costa, Alfredo Bryce,
Pérou | 2021 | 1h 44min
Un mundo para Julius, ou la finde l'innocence
Rossana Díaz Costa (1970) propose une adaptation du roman Un mundo para Julius, écrit par Alfredo Bryce Echenique en 1970 ; clin d’œil : ce dernier apparaît en caméo au premier quart du film. Après Viaje a Tombuctú, ce deuxième long-métrage, une coproduction Pérou-Espagne-Argentine, brosse le portrait d’une société marquée par les discriminations, le racisme et le machisme. Esthétiquement, un travail de photographie mené par Gabriel Di Martino patine d’ancien une thématique qui reste actuelle. Le public assiste alors au parcours d’une prise de conscience en trois temps, où la petite histoire reflète la grande, dans une œuvre qui réussit, dans cette transposition à l’écran, la gageure de l’ajout du supplément d’âme à un chef d’œuvre littéraire. Le choix du point de vue nous permet d’accompagner le tout jeune Julius (Rodrigo Barba Pinillos) : on sait que le regard de l’enfant au cinéma ajoute un prisme de perception dans le découpage du réel, et Rodrigo Barba Pinillos, époustouflant, incarne un petit prince haut comme trois pommes, dont le quotidien manifeste l’assise de l’oligarchie.

Chapitre 1 : Malédictions

Pourtant, c’est un drame, la mort du père, qui ouvre une tragédie accablant décès après décès Julius et sa famille : par effet de différence, la mort de Bertha, domestique, invite nécessairement le public à raisonner par contrastes et comparaisons. Par ce dyptique, le spectateur constate comment s’entremêlent l’histoire individuelle et le reflet de la société de classes péruvienne.
Mais un autre protagoniste domine la scène : le cadre spatial. En effet, la demeure, lieu de vie, mais aussi lieu d’expression du pouvoir, est parcourue d’entrée de jeu en caméra subjective, au son du piano – la musique de Francesc Gener plante le décor sonore, tout en sobriété efficace –, nous faisant comprendre
que ce sont là des lieux représentatifs de l’élite économique péruvienne. La casa Fernandini, travaillée pour l’occasion par Susana Torres, directrice artistique que l’on connaît déjà pour son travail artistique dans La teta asustada (2009), de Claudia Llosa, nous plonge dans un autre temps. Ce lieu respectable est néanmoins aussi métamorphosé par le regard de l’enfant : les larmes qui coulent sur les joues des personnages représentés sur les tableaux de Christian Fuchs donnent une allure de réalisme magique qui n’est pas étrangère à la manière de représenter Cinthia, déjà presque un fantôme dans les couloirs de l’aéroport censé la mener à la guérison.

Chapitre 2 : Désillusions

« Zambo de mierda » et autres remarques désobligeantes ponctuent un second temps, où le jeune Julius, qui grandit, est désormais interprété par Augusto Linares, acteur dont le jeu n’est pas sans rappeler celui de Manuel Lozano, qui interprète Moncho dans La lengua de las mariposas de José Luis Cuerda (1999).
Ce qui nous marque, c’est l’opposition radicale de deux groupes, matérialisée dans une séquence en champ / contre-champ, de chaque côté de la table, dans une société clivée. Julius, lui, côtoie les deux univers, et c’est sa proximité avec Vilma (Mayella Lloclla), une sorte de seconde mère, qui lui permet une prise de conscience progressive des enjeux des oppositions de classe, qui ne sont plus seulement pour lui un jeu de cow-boys et d’indiens, mais bien un mode de fonctionnement, déjà à l’œuvre dans Les aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain, qu’il découvre dans des lectures qui déconstruisent l’univers de l’innocence.
En définitive, et de manière symbolique, l’imaginaire de Puquío dans l’esprit de Julius, si lointain du cadre de la ville de Lima, si exotique, dans un « ailleurs » idéalisé et sans doute partagé dans la correspondance écrite qui ne parviendra jamais aux mains de Vilma, se trouve confronté à la réalité, la trivialité, voire la cruauté du quartier de Surquillo.

Chapitre 3 : Indignités

À mesure que le pouvoir de Juan Lucas (Nacho Fresneda) s’affirme dans la famille et que s’ébauchent les influences par de simples regards ou quelques incidentes, Julius affirme intelligemment l’inadéquation entre les codes imposés par son milieu et son regard sur le monde. On en veut pour preuve la proximité avec son ami Carlos Cano : le portrait de cette amitié permet de créer un lien entre le parcours individuel et la représentation de la société, dans ce microcosme que représente la salle de classe.
Son refuge semble être l’univers de la fiction : les bandes dessinées, les histoires de Nilda qui se passent dans la forêt, l’écriture sous forme de rédactions... autant de contrepoints dans le monde imaginé, qui s’oppose au monde réel. Est-ce à dire que ce refuge fictionnel illustre un désengagement ? Rien n’est moins sûr. En témoignent les dernières lignes du générique où Rossana Díaz Costa « dedica esta película a todos los peruanos que sueñan con un país más justo y más digno ». En témoignent aussi les plans au-dessus du quartier de Las Casuarinas, ces vues contemporaines et récentes de Lima qui rappellent à quel point la question reste encore présente. Alors, la fiction pourrait être conçue comme ce détour nécessaire qui permet une distanciation et un retour aux sources, une position fœtale initiale pour envisager un rapport au monde conservant le regard critique de chaque enfant qui demeure en nous.

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Audrey Louyer


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