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Affiche

Double destinée

Un film de Roberto Gavaldón
Avec Dolores del Río, Agustín Irusta, Victor Junco, Conchita Carracedo, José Baviera
Drame, Thriller | Mexique | 1946 | 1h38
Roberto Gavaldón, l'Autre figure de l'Âge d'Or du Cinéma Mexicain

Camelia Films ressort très prochainement 5 films du réalisateur mexicain Roberto Gavaldón, surnommé « le roi du mélodrame noir », mais probablement pas encore reconnu à la hauteur de son talent par de nombreux cinéphiles. La rétrospective proposera : Double Destinée (La Otra, 1946), La Déesse Agenouillée (La Diosa Arrodillada, 1947), Mains Criminelles (En La Palma de Tu Mano, 1950), La Nuit Avance (La Noche Avanza, 1951) et Jours d’automne (Dias de Otoño, 1962). L’occasion de présenter le premier d’entre eux, tourné au plein milieu de ce que l’on a l’habitude d’appeler l’Âge d’Or du Cinéma Mexicain (1935-1958).

Double destinée - 2

Lors d’une précédente rétrospective proposée à la Cinémathèque Française en 2011, Jean-François Rauger notait : « (…) il serait utile d’examiner en détail l’œuvre de Roberto Gavaldón. Il a été surnommé, entre autres, « le roi du mélodrame mexicain ». Mais il suffit de voir ses films pour se rendre compte que le terme « mélodrame » renvoie moins à un genre cinématographique qu’à une certaine manière de filmer les sentiments, les émotions, les dilemmes insolubles et les relations entre les êtres. »

              Ce qui frappe en effet d’emblée dans Double Destinée/La Otra - film le plus ancien de la sélection de Camelia Film et œuvre de début de carrière pour son auteur en tant que réalisateur – c’est ce tourbillon stylique assez singulier qui embrasse (pêle-mêle) des motifs du mélodrame américain, du film gothique d’épouvante, du thriller (le vol d’identité) et d’une certaine poésie « latine » (pas si éloignée finalement du réalisme poétique français des années 30). En commençant par ce générique d’ouverture énigmatique sur fond d’espace constellé d’étoiles et de planètes (on croit vaguement reconnaitre la Lune). Est-ce à dire que le cinéaste se place en surplomb de son histoire et de ses personnages tel l’observateur impitoyable qui va méthodiquement exposer les travers des mécanismes sociaux et psychologiques de son époque ? C’est aussi bien souvent et tout simplement la place du conteur. À l’image d’une des plus belles scènes du film, lorsque María et son fiancé observent la ville de nuit au sommet de l’immeuble exigu où vit cette dernière et qu’ils spéculent sur la vie des gens habitant les appartements éclairés.                  

Le film (sans concessions) privilégie les images fortes, expressionnistes et « coupantes » comme les arêtes d’un miroir tout juste taillé (objet symbolique omniprésent). C’est, entre autres, un personnage de baudruche qui éclate en bas de la rue au moment du coup de feu qui tue Magdalena (la sœur embourgeoisée) ou l’orage qui se déchaine lors d’une crise de paranoïa de María après qu’elle ait pris possession de la gigantesque demeure de sa sœur défunte. Derrière le thème du double (miroir), l’histoire expose de violents contrastes, assez rarement montrés, semble-t-il, avec autant de véhémence dans le cinéma mexicain de l’époque, démontrant également la conscience sociale aiguisée de Roberto Gavaldón. Contrastes d’ordre spatiaux (le salon de coiffure bondé où travaille María et les rues grouillantes des quartiers animés et urbains, face à la maison bourgeoise labyrinthique et déserte de Magdalena, tour de solitude que María ne tardera pas à arpenter), vestimentaires (sophistication des tenues pour Magdalena, lunettes et vêtements modestes pour María) ou sexuels (la vie extraconjugale débridée de l’une contre la relation prémaritale chaste de l’autre) etc…

La société présentée par le cinéaste semble engoncée dans des pratiques codifiées, des rituels sociaux comme autant d’habitudes de classe qui cachent pourtant difficilement une hypocrisie larvée et une jalousie aussi maladive qu’universellement partagée. En cela, le film peut être rapproché de ceux de Buñuel : LE représentant de cet âge d’or du cinéma du cinéma mexicain à l’international. Cela est également vrai concernant les tendances obsessionnelles de nombreux de leurs personnages respectifs. Mais la comparaison s’arrête là, tant le mexicain semble prendre ces thèmes avec plus de sérieux, de gravité et moins de dérision amusée que son homologue aragonais. Sur le thème religieux, on peut tout de même sourire du prénom des deux sœurs : María Magdalena (!!!)

Et c’est bien à une révélation que María va être confrontée à mesure qu’elle « prend possession » de la vie de sa sœur : ses rêves se dissolvent presque instantanément car elle perd à peu près tout ce qui faisait la richesse de sa vie antérieure, qu’elle ne savait voir, sans pour autant obtenir les fruits (ou du moins ce qu’elle imaginait) de son crime. Un beau mirage en somme, pour ce personnage qui prend peu à peu des allures de spectre, d’âme errante foudroyée par la malédiction d’un acte criminel qui signe avant tout une perte d’identité. Mort et identité, voilà encore deux thèmes récurrents de Roberto Gavaldón.

Au-delà des images fortes, de l’approche relativement baroque dont nous parlions plus haut, il faut aussi signaler la construction scénaristique fine et sophistiquée du film, qui monte progressivement en régime et exploite à fond son sujet, jusqu’à une dernière partie tout aussi réussie, idéalement portée par le couple principal : Dolores del Río (bien entendu) et Augustín Irusta. Cette dernière, actrice mexicaine mais d’abord star de la fin du cinéma muet aux Etats-Unis et qui connaissait à ce moment-là une seconde carrière, incarne, par son aisance à jouer la duplicité, une magnifique figure de cinéma. Un rôle nuancé et moins manichéen que celui des traditionnelles femmes fatales du cinéma hollywoodien, marqué indéniablement du sceau d’un réalisateur majeur du cinéma mondial : Roberto Gavaldón.

Au cinéma le 15 décembre 2021


Double destinée Affiche rétrospective

Martin Vagnoni


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