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Entre fuego y agua

Entre fuego y agua

Un documentaire de Viviana Gómez Echeverry et Anton Wenzel
Documentaire | Colombie | 2020 | 1h 32min
Cinélatino 2021, IDFA
Entre intime et universel
« Entre fuego y agua » file la métaphore de ses deux éléments du premier jusqu'au dernier plan de ce documentaire colombien de Viviana Gómez Echeverry y Anton Wenzel. L'œuvre cinématographique qui pourrait de prime abord s'apparenter à l'histoire bien personnelle de Camilo, jeune colombien adopté par des indiens Quillasingas partant à la recherche de sa famille biologique originaire de Tumaco, se révèle en réalité être également le portrait d'une communauté indigène ainsi que le témoignage du métissage colombien.

La structure narrative

Le film s'ouvre sur un premier plan d'ensemble présentant une femme afro, de dos, s'immergeant dans l'océan. Cette mère non identifiée et onirique sera celle à la poursuite de laquelle s'embarquera Camilo tout au long du documentaire. Elle incarne une absence présente qui l'animera et le guidera comme le fera la Mamá Cocha, déesse inca de la mer et des poissons, gardienne des marins et des pêcheurs. L'eau associée au cycle de la vie et à la maternité sera un des fils conducteurs de cette quête identitaire et initiatique. Nous percevons un autre cycle à travers l'anniversaire de Camilo, point de départ de la trame pendant lequel il annonce son projet à sa famille adoptive. Camilo est un jeune afro, la seule personne noire de sa communauté. Il a souffert de harcèlement et de racisme. Il exprime le besoin de découvrir ses racines. Il recevra tout le soutien de ses proches et des membres du groupe auquel il appartient pour mener à bien cette démarche. S'il est porté par l'eau tout au long de ce parcours, c'est lui qui représente le feu par sa rage, sa colère et ses origines des terres plus chaudes. Sa bougie d'anniversaire, les flammes de la cheminée ou celles qui servent à faire griller les poissons, eux même rattachés à l'élément eau, mais encore celles qui sont utilisées lors de tous les rituels spirituels nous ramènent sans cesse aux deux éléments opposés et complémentaires du titre de l'œuvre.

La communauté

En tant que Quillasinga, Camilo nous permet de découvrir les valeurs, les coutumes et le fonctionnement sociétal de ce groupe. Les personnes qui l'entourent sont un exemple de simplicité et de sagesse. Ils l'exhortent au respect d'autrui et à une bonne conduite. Les plans religieux, spirituel, sociétal ainsi que politique sont représentés et nous donnent à voir le fonctionnement et l'identité de cette communauté. Nous assistons à des cérémonies empreintes de syncrétisme qui mêlent la croix du Christ aux plumes, aux danses, aux chants et aux formules magiques indiennes. Il s'agit de vénérer Dieu, la Terre Mère et les esprits. Camilo, très intégré dans le groupe, a le rôle fondamental de soutenir le mât central autour duquel les indigènes se croisent pour tresser des rubans tout en dansant. Vient ensuite le moment où il s'adresse à « la autoridad mayor » (l'autorité suprême) lui demandant l'autorisation de partir à la recherche de ses origines. La réponse qui lui est adressée est très spirituelle, la requête est acceptée afin que Camilo puisse « remplir son esprit, remplir ce vide ». Les figures du « guardia » et de « l'alguacil » complètent les informations que nous acquérons concernant la hiérarchie de la communauté. Les rituels sont nombreux. Celui qui permet de faire de beaux rêve nous renseigne sur l'importance de la part onirique pour ces indiens, en tant qu'elle permet de visualiser ses projets et de trouver des réponses pour aller de l'avant. Certaines méditations se font en groupe, les uns bénissent les autres ou les accompagnent par des concerts, des veillées, mais encore des massages, de l'endormissent jusqu'au réveil de leur voyage intérieur et chamanique, transportés par les effets d'un breuvage magique. Lorsque Camilo, énergie feu, à bout de sa souffrance se fait emporter par les flots de la colère au point de devenir violent avec sa famille adoptive, la communauté prend part au conflit. Il est normal que les gardes viennent chercher cet adolescent en crise pour l'emprisonner, le soumettre à des travaux d'intérêt généraux puis à un procès. Il est également normal que toute la communauté participe à donner son avis aux parents adoptifs sur l'éducation qu'ils ont apportée à Camilo. Entre ce que nous identifierions depuis notre point de vue occidental comme une espèce de procès, conseil de discipline ou groupe de parole psychologique, la frontière semble poreuse et bien loin de nos pratiques. Les parents se confient, livrant des anecdotes intimes, les membres opinent. Ce que nous pourrions depuis un point de vue ethno centré comprendre comme de l'impudeur porte en réalité une étonnante absence de jugement, une solidarité fondamentale et une bienveillance souveraine. L'analyse psychologique qui en découle est saisissante de finesse et de simplicité efficace. Aussi, elle raisonne juste pour Camilo qui la reçoit avec un grand soulagement. Son sentiment de jalousie, les agressions racistes dont il a souffert, son mal être identitaire ont été compris et seule une réponse d'amour lui sera formulée. Comme cela sera rappelé dans une des scènes postérieures lors de la célébration d'un anniversaire de mariage d'un couple du groupe : « el amor lo perdona todo, el amor lo aguanta todo ». Enfin, nous voyons également à l'écran la communauté se réunir pour aborder des questions liées au tourisme et à l'écologie. Le gouvernement souhaite faire construire des hôtels et des ports privés sur leur territoire. Les Quillasingas se positionnent pour faire respecter les terres de leurs ancêtres afin qu'elles ne se transforment pas en possession étatique. En ce sens, le documentaire a le mérite d'évoquer de manière engagée une problématique malheureusement commune à la grande majorité des territoires indigènes en Amérique Latine. Somme toute, il semblerait que les fonctionnements succinctement illustrés mais essentiellement choisis de la communauté de Camilo, brossent un portrait assez complet et représentatif de l'identité de ce peuple pour les néophytes que nous pourrions être outre Atlantique.

Les éléments

L'eau, le feu, la lune, les étoiles, les montagnes, les nuages mais encore le soleil sont les autres protagonistes de ce documentaire. Ils sont à la fois espace scénographique et matérialisation de l'héritage spirituel. Les patates se plantent le lendemain d'une nuit claire. Camilo ne croit pas en Dieu, il croit au soleil, en la lune, en la montagne et en l'eau. Lorsque son père adoptif souffre des tensions qui s'installent entre eux, c'est auprès de la Mère Nature qu'il va se ressourcer. Elle semble être celle qui contribue à lui donner le calme et la sagesse dont il fait montre face aux épreuves les plus difficiles. Omniprésente, inébranlable elle se dresse tel un décor au sein duquel l'humain, houleux, évolue. Elle nous encadre, nous ressource. Elle nous recadre, nous protège, nous nourrit. Le documentaire propose un va et vient constant entre les souffrances de l'Homme (tantôt des parents, tantôt des enfants) et les pouvoirs de la Nature. De ce fait, nous terminons par nous identifier et entrevoir le caractère salvateur que nous pourrions également puiser dans notre nature. L'histoire individuelle devient universelle, nous tirons de nombreux enseignements de cette sagesse indienne qui agit sur nous comme un rappel aux sources. C'est exactement ce que la figure de l'autorité suprême encourage chez Camilo lui remémorant en quoi consiste les fondements de leur vie de Quillasingas : « cultiver, aller voir les vaches, regarder les montagnes et observer le lac, tous les jours ». L'adolescent s'adonne à cette méditation quotidienne avec rigueur tout au long du documentaire. C'est ainsi que la quête identitaire, mêlée à l'apprentissage spirituel et aux dures épreuves que traverse Camilo, rapprochent la trame du film d'un récit initiatique et notre personnage d'Ulysse. Heureusement, sa mère biologique lui démontre qu'il n'est jamais seul, que ses aïeux sont des étoiles (autre élément feu) qui veillent sur lui depuis le ciel avant que son père ne lui confirme que la lune nous illumine toujours.

L'eau

Les plans sur l'eau sont nombreux. Nous entendons ses clapotis, nous observons ses vagues. Le lac de la Cocha, second lac le plus important du pays, grand barrage naturel d'origine glaciaire se mue en un véritable purgatoire des émotions pour les Quillasingas. Camilo et son père adoptif s'y rendent à plusieurs reprises pour remercier la Mamá Cocha, lui livrer leurs peines, lui poser des questions ou lui formuler des projets. Cette étendue d'eau face aux montagnes les rend partie prenante d'un tout qui les englobe et les gouverne, d'une nature qui les guide et les protège. La médecine traditionnelle, le tabac, la musique, les danses accompagnent parfois ces moments de confessions et de libération. L'eau, par son flot et ses mouvements, son écoulement, ses remous est comme les fluctuations de nos émotions, la valse et les tourbillons de nos vies. Comme l'écrivait Theodor Schwenk dans son ouvrage Le chaos sensible : « Les lois de la pensée sont celles-là même de l'eau qui renonce à sa forme propre, qui est prête à se modeler sur tout, à tout relier et à tout accueillir. Ainsi, comme l'eau, la pensée peut créer des formes, les rattacher entre elles, les mettre en communication ; elle peut lier mais aussi délier, analyser, unir et désunir, ce sont les activités matérielles de l'eau qui ressurgissent dans la pensée à un niveau spirituel ». Les recherches difficiles et le conflit intérieur de Camilo seront de ce fait matérialisés par cette métaphore lorsque nous le voyons, par exemple, tourner en rond sur le lac depuis son bateau. Hanté par la poursuite de sa mère biologique qui le rend prisonnier de son identité nous l'observons dessiner des cercles sur la Mamá Cocha. Un mouvement symbolisant à la fois le cycle de la vie mais aussi l'éternel recommencement, nous ramenant à la quête de l'Homme, perpétuelle et sans fin, comme celle de Sisyphe. La Mamá Cocha aide également les Quillasingas dans leur économie en tant qu'elle leur permet de promener les touristes sur sa surface. On y pêche aussi. Elle est donc à la fois source et prolongement de l'humain, nourricière, mère universelle, mystérieuse gardienne, guide mais surtout confidente sacrée.

Les démarches administratives

Comme lorsque la loi et la justice ne peuvent panser à elles seules les blessures humaines et intérieures, à la quête identitaire de Camilo s'oppose la froideur de la bureaucratie. Les certificats et autres documents officiels, les guichets, les longs délais, la hiérarchie verticale de l'institution du « Bienestar familial » seront à la fois barrage et levier essentiel pour obtenir les réponses attendues. Le fossé est immense entre la sensibilité de Camilo et de sa famille adoptive et le manque d'humanité de la docteure qui leur lit mécaniquement le dossier d'adoption livrant cruellement et sans empathie des bribes de renseignements pourtant si intimes et fondamentaux à la construction et à la réparation d'un individu brisé. Loin des cases et de la rigidité des règles administratives c'est finalement une rencontre humaine qui apportera à Camilo la possibilité de se délivrer et d'obtenir enfin des réponses attendues. La femme à qui sa mère biologique le confia avant qu'il ne se fasse adopter a cette capacité de le renseigner avec tendresse sur celle qu'il recherchait. C'est à partir de ce moment-là que Camilo intègre pleinement son identité indigène. Dès lors qu'il obtient les informations dont il avait besoin pour comprendre ses racines, il se présente à son tour et automatiquement à cette femme comme un Quillasinga, l'invitant dans sa communauté pour avoir le plaisir de lui faire découvrir ce qu'il nomme sa culture et ses traditions. Si la bureaucratie lui a péniblement donné accès à cette rencontre cruciale, c'est l'humanité qu'elle suppose qui lui offre la possibilité d'affirmer enfin soudainement son appartenance identitaire.

L'amour et la sagesse

La famille biologique de Camilo et la communauté ne cesseront de le soutenir et de l'accompagner à travers sa démarche sans jamais avoir peur de le perdre. La colère, la tristesse et la douleur trouvent toujours l'admirable force d'être contenues. Les conversations avec l'eau ont le pouvoir de les transformer pour les empêcher de déborder. Les propos sont intelligents, sans cesse mesurés et essentiellement épurés. Les démonstrations d'amour sont le parti pris auquel les membres de cette famille et de ce groupe ne dérogent pas afin d'aider cet adolescent à la dérive. Elles se révèlent être la clé de tous les problèmes pour retrouver l'harmonie. Nous sommes inévitablement touchés par tant de sagesse et de sentiments.

Le travail documentaire

La crise de colère de Camilo est rendue à l'écran par le biais d'une reconstitution. Un effet de ralentit lorsqu'il rentre chez lui en pleine nuit, une maison filmée dans l'obscurité que nous observons depuis l'extérieur tout en entendant des sons violents hors champ nous permettent de comprendre ce qui se passe. Si le rendu de cet effet peut paraître simpliste et guère esthétique, s'il vient briser la fluidité qui prime dans le documentaire en tant que celui-ci nous permet de suivre de manière très intimiste la vie presque quotidienne de Camilo et de la communauté, il n'en demeure pas moins efficace pour illustrer la rupture diégétique et le déchirement intérieur. Un autre travail de reconstitution est effectué lorsqu'il s'agit de rendre à l'écran le voyage onirique et chamanique de Camilo. Une fois qu'il a bu son breuvage magique, l'adolescent s'endort au coin du feu avant d'être transporté dans un rêve. Les images des éléments se superposent puis, par le biais de morphings largement poétiques, la fumée et les flammes du foyer se transforment en bulles d'eau avant de se fondre dans un plan sur les nuages et les étoiles qui se changent eux-mêmes finalement en vagues. C'est comme si les bulles d'eau étaient des étoiles, comme si la fumée était les nuages ou l'écume des vagues, c'est comme si tout était relié, comme si tous les éléments communiquaient pour finir par ne faire qu'un avec l'eau, c'est comme si tout n'était qu'eau. C'est également comme pour nous rappeler à nouveau que nous faisons partie de ce tout universel. Cette reconstitution très esthétique nous donne également la sensation, l'espace d'un instant, d'être plongés au cœur d'un tableau abstrait en mouvement qui nous offre la possibilité de voyager nous aussi, dans notre imaginaire et notre subconscient au gré des anamorphoses. L'univers magique du rêve se poursuit par des mandalas kaléidoscopiques qui se dessinent, tournent, apparaissent et disparaissent sur la surface de l'eau ou dans le ciel. La portée spirituelle et sacrée de ces dessins méditatifs a ici toute sa place. Enfin, le naturel des témoins qui oublient à chaque instant la présence de la caméra, comme la fluidité et la continuité des scènes savamment choisies pour illustrer l'avancée et la globalité de la quête font de ce documentaire un film que nous pourrions facilement assimiler à une fiction.

Le voyage

Une fois les origines de Camilo révélées, tel deux anthropologues, le fils et le père adoptif se rendent à Tumaco. De tout temps, le voyage a servi à assouvir nos curiosités. Par nécessité ou par plaisir il nous permet des joies et des découvertes mais aussi diverses émotions et sensations. Ainsi, Camilo et son père, sur les terres biologiques, enfin libérés et heureux, dégustent des produits locaux, découvrent des paysages, observent des cultures et des rites différents. La quête initiatique se clôture faisant à nouveau de Camilo, par le voyage cette fois-ci, un véritable Ulysse et l'Odyssée de ce récit merveilleux prend tout son sens en tant qu'elle permet un retour aux origines. En partant à la découverte des traditions du peuple de Camilo, le père et le fils signent leur ouverture d'esprit ainsi que leur respect pour la richesse des coutumes et de l'identité de chacun. Cette nouvelle culture ne manque pas de s'afficher à l'écran comme le reflet du large métissage et du multiple syncrétisme colombien. Le film qui s'était ouvert sur le lac de la Mama Cocha se clôt sur une plage de l'océan face à un coucher de soleil. A nouveau eau et feu se trouvent réunis. Père et fils bouclent la boucle en rendant hommage à ces éléments par leur méditation et leurs rituels, livrant à l'eau, comme toujours, leurs émotions et nous rappelant ce que Bachelard avait écrit dans L'eau et les rêves, essai sur l'imagination de la matière : « La consolation d'un psychisme douloureux (...) sera aidée par la fraîcheur d'un ruisseau ou d'une rivière. Mais il faudra que cette fraîcheur soit parlée. Il faudra que l'être malheureux parle à la rivière (...) Où est née notre première souffrance ? Elle est née dans les heures où nous avons entassé des choses tues. Le ruisseau vous apprendra à parler malgré les peines et les souvenirs, il vous apprendra l'euphorie par l'euphémisme, l'énergie par le poème.» Entre quête personnelle et portraits communautaires, ce documentaire nous livre un bel enseignement de sagesse. Il convoque dans nos quotidiens occidentaux trop rapides, pleinement névrosés et remplis d'artifices, l'essence pure et fondamentale de la vie et des éléments. De la même manière que l'annonçait le rapprochement des opposés de son titre, il parvient à tisser les liens entre l'intime et l'universel.

Film vu à l'occasion du 33e festival Cinélatino. Publié le 26 mars 2021.

J.M.


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