Films

Affiche

Mano de obra

Un film de David Zonana
Avec Luis Alberti, Hugo Mendoza, Jonathan Sánchez,
Drame | Mexique | 2019 | 1h23
Robin des Bois des temps modernes, "Parasite" de la bourgeoisie mexicaine?
C’est un film tout en contrastes et d’une grande finesse que nous offre ici le jeune réalisateur mexicain David Zonana avec son premier long métrage Mano de Obra, produit, entre autres, par Michel Franco (Después de Lucía).

Dans cette œuvre cinématographique, nous découvrons le portrait extrêmement réaliste du clivage social qui régit le Mexique contemporain entre classe populaire et bourgeoisie, à travers la corruption et la relation de dépendance de laquelle ces deux groupes sont paradoxalement prisonniers et s’alimentent réciproquement.

Le film parvient à restituer avec exactitude, à la fois la matérialité de ces classes sociales mais également leur fonctionnement organisationnel et sociétal sans jamais tomber dans les clichés. Il nous montre, clandestinement, les coulisses de ce système obscur. Il nous donne à voir ce qui n’a rien d’officiel brisant ainsi nos préjugés. De ce fait, par ce grand réalisme, auquel contribuent des procédés cinématographiques très purs, Mano de Obra, s’apparenterait presque, par moments, à un documentaire où nous nous plongeons sans réticence et qui nous conquiert en dépit du fait que sa fin nous laisse un goût de dystopie amer au regard de notre propre société et de notre propre condition humaine.

David Zonana choisit de représenter à l’écran la classe ouvrière que nous n’avons pas l’habitude de voir dans les films mexicains. Son parti pris participe ainsi à l’originalité de ce long métrage.

Dans ce groupe d’ouvriers travaillant pour la bourgeoisie à la rénovation d’une maison, le frère de Francisco, trouve la mort en tombant accidentellement du toit de la bâtisse en travaux. C’est alors que la classe dominante déguise la mort du jeune homme pour ne pas à avoir à payer les dédommagements qu’elle doit à sa famille. A partir de là, nous suivons l’enquête et les démarches administratives de Francisco, ses tentatives de négociations avec la classe dominante, son deuil ainsi que son nouveau positionnement face à la violence et à l’injustice du système auxquelles il est confronté.

Le film se construit sur la base de multiples chocs entre ces deux mondes opposés. Dans un premier temps, alternent sans cesse la corruption, l’exploitation économique, l’abus de pouvoir de la classe dominante d’un côté, et l’humilité, la résignation de la classe ouvrière, de l’autre. Les scènes sombres dans le quartier populaire succèdent à la lumière éclatante de la maison blanche et bourgeoise à l’architecture moderne où prime l’esthétique de la froideur et du luxe. La solidarité populaire, son organisation et sa bienveillance, sont mises en relief par leurs antagoniques égoïsme, hypocrisie et individualisme bourgeois qui les précèdent. Les plans proposent des allées et venues constantes entre les habitats insalubres, surchargés ou inondés de la classe populaire et la luxuriance, le design du minimalisme de la haute société, poussés à l’extrême. La souffrance physique du collectif ouvrier est là pour servir les plaisirs et la détente démesurés d’un seul patron, frisant le ridicule par leur superficialité. De cette manière, se révèle la construction de la société mexicaine, coincée dans ces contradictions sociales.
  
Le film ne s’arrête pas en si bon chemin, il transcende cette description en proposant une trame riche et complexe que l’acteur Luis Alberti (Luciérnagas de Bani Khoshnoudi - 2018) incarne avec brio. Ce scénario inattendu par ses multiples renversements nous tient en haleine pendant les quatre-vingts minutes de fiction. Un retournement de situation original opère quand les ouvriers semblent prendre le dessus sur la classe dirigeante. Eux qui ont le pouvoir d’évoluer dans les deux mondes, trouvent l’audace de briser ce clivage, d’inverser les rôles, utilisant la force de l’ennemi qui les exploite, au point que l’arroseur devient l’arrosé. Tout cela n’est pas sans nous évoquer la lutte des classes de Karl Marx, ses réflexions sur les dépendances réciproques des deux groupes, lesquels n’existeraient pas l’un sans l’autre.

Le film pose alors la question de savoir lequel de ces deux groupes détient réellement le pouvoir, étant donné que le groupe dominant fonctionne grâce au groupe dominé. Une fois que la classe ouvrière pénètre dans l’autre monde, cette frontière entre les deux groupes se révèle, somme toute, extrêmement poreuse et artificielle. L’accent est alors encore davantage mis sur la solidarité, l’égalité, la coopération de la classe populaire qui reprend le pouvoir sur ses patrons, en nous berçant d’étonnants espoirs.

Néanmoins, une deuxième logique d’inversion se produit. Une scène paradigmatique de ce nouveau renversement est, à notre sens, illustrée par la télévision. Objet moderne et fédérateur au sein du nouvel environnement ouvrier, il s’érige en allégorie de la bourgeoisie pour attirer les personnages de la classe ouvrière jusqu’à leur perte. Cet objet sera le premier symbole de la faille de la dystopie. Sur la télévision, sur l’opulence, vont petit à petit se greffer les vices du sexe et de l’argent, les vices du pouvoir qui semblent finalement toujours s’immiscer, même chez les plus humbles, pour corrompre l’Homme. Le personnage de Francisco glisse alors d’une sorte de Robin des Bois à celle de nouveau Patrón jusqu’à ce qu’il soit, dans ce mécanisme d’enchaînements aliénant, détrôné à son tour au sein de son propre groupe et que la lutte s’invite à l’intérieur de la classe solidaire même. Le groupe égalitaire ne paraît donc pas en mesure de fonctionner sans leader corrompu quelle que soit l’appartenance à sa classe. Comme dans une machine infernale qui ne laisserait aucun de ses actants indemne, l’avocat supposé aider les ouvriers semble lui aussi peut-être déguisé et corrompu. De ce point de vue-là, il n’est pas sans nous rappeler les coyotes de la société mexicaine, s’enrichissant sur le dos des migrants qu’ils aident à franchir la frontière vers les Etats-Unis. En dernier lieu, la loi de la jungle triomphe tristement au profit des idéaux.

Le coup de théâtre final, troisième tour de force inattendu de ce film, signe une salvation pessimiste dans l’égoïsme et l’individualisme. La réalité demeure clivée, au profit de l’argent et du pouvoir, aux dépens des plus faibles. En témoigne la cruauté de la police lors de la dernière scène. La fin est crue, la fin est réelle. Elle laisse beaucoup de questions en suspens concernant le sort des personnages, mais plus encore, concernant la politique, l’humanité et la société, dans un sens plus large. Le dénouement ne répond pas à nos questions, aussi réellement que nous ne sommes pas en mesure de trouver les réponses à ces problèmes de société, au demeurant encore irrésolus. Si le film semblait, de prime abord, brosser le portrait d’une histoire individuelle, il se révèle, encore dans une logique d’opposition, être également largement collectif et sociétal.

Pour parfaire le réalisme de ce drame, nous nous délectons de l’argot mexicain, des musiques, de la culture et des décors locaux intègrement représentés. Les scènes courtes s’enchaînent sans transition de manière à rendre cette fiction ni trop lente, ni trop rapide, juste authentique. Enfin, ce sont les nombreux silences qui participent à nous plonger puissamment au cœur de ce réel. Ils laissent place à une bande son épurée, permettant l’émergence de chants d’oiseaux, de grillons, de bruits de pas, de portes, se faisant lourds de naturel. La classe populaire, la misère et la souffrance sont montrées de manière crue. Le réalisateur n’hésite pas à mettre en scène un personnage féminin amputé, la véracité de la solitude, de la dépression et du suicide.

D’un point de vue esthétique, la beauté des images, par les objets et les couleurs choisis et équilibrés ainsi que par les lumières vives, couronne et dynamise le tout. Toujours dans une logique d’antagonisme, cette recherche visuelle rehausse le pessimisme et la cruauté que comporte le sujet du film. Les aberrations et les freins administratifs de la société mexicaine sont également dépeints comme partie prenante de l’injustice que subit la classe populaire. Ils forgent l’effet de réalisme en ce sens qu’ils nous plongent au cœur d’une enquête aux allures de reportage, nous rendant témoins du deuil de Francisco, au point de nous amener à développer une grande empathie pour le personnage. L’antinomie se poursuit quand l’administration ne favorise pas sa quête et que Francisco saura utiliser ses failles pour retourner la situation en sa faveur, à l’encontre de la classe dominante.

En somme, Mano de Obra nous offre une fiction articulée autour d’une logique de chocs et d’inversions, un film criant de réalité crue dans lequel la forme épouse parfaitement le fond. Bien que tous nos espoirs se brisent dans un final pessimiste, nous y trouvons une dénonciation des failles d’un mécanisme pernicieux, un appel à l’engagement pour briser ce cercle vicieux, sclérosant, dans lequel la politique du Mexique façonne et enferme sa société. Face à trop de maltraitance infligée, face à trop d’inégalités, le manque de confiance et l’égoïsme s’installent inévitablement comme seule source de survie dans cette loi du plus fort. Le film divulgue fatalement toutes les limites du système sans proposer de solution mais non sans suggérer de réflexion constructive. Il se referme sur un fondu au noir, accompagné de pleurs et de cris, livrant une matière à penser aussi factuelle, réelle et cruelle que l’est notre société. Mano de obra est un long métrage lucide sur les constructions de nos inégalités.

Julie Mies


+ d'infos
Voir ce film
 

À lire aussi
Luciérnagas
Films | Luciérnagas
Luciérnagas, ce deuxième long-métrage de fiction de Bani Khoshnoudi, ancré dans l’espace du port de Veracruz, déconstruit cette image poétique où le protagoniste. Ramin (Arash Marandi), est un migrant gay persécuté en Iran qui tente de se familiariser avec un nouveau milieu tout en rêvant d’autres horizons : ceux de son passé,... Lire la suite