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Le colocataire

Le colocataire

Un film de Marco Berger
Avec Alfonso Barón , Justo Calabria, Antonia De Michelis
Drame, Romance | Argentine | 2019 | 1h 51min
Le colocataire
Dans la banlieue de Buenos Aires, Juan doit rapidement trouver un colocataire suite au départ de son frère. Ce sera Gabriel (Gabo), son collègue, un jeune veuf peu bavard. Très vite, les deux jeunes hommes se retrouvent attirés l'un vers l'autre. Chacun aura sa propre façon de concevoir cette attraction naissante ; parviendront-ils à vivre leur passion ?
Marco Berger, réalisateur de ce très beau drame sensuel, est connu dans le milieu LGBT pour ses films gays où les personnages se trouvent confrontés à une passion naissante qu'ils peinent à assumer, à la toute fin du film. Ici, le sujet reste substantivement le même. Il est toutefois traité différemment : l'attraction mutuelle se matérialise à la moitié du film pour laisser place à l'analyse de la passion entre deux jeunes hommes qui ne s'assument pas de la même façon. L'un est Gabo, jeune veuf taciturne ; sa fille vit avec sa grand-mère en attendant que la situation de son père s'arrange. L'autre est Juan, jeune brun ténébreux qui accumule les conquêtes féminines et masculines, sous le regard de son colocataire. Il reçoit souvent de la visite : ses amis viennent regarder la télé, boire des bières, laisser le temps couler. Gabo se fond dans le décor.

La caméra filme l'attirance mutuelle qui s'installe entre les deux colocataires. A l'instar du dernier film de Céline Sciamma, Portrait de la jeune fille en feu, le spectateur est pleinement plongé dans les jeux de regards : Juan joue avec Gabo qui finit par faire le premier pas dans une scène magnifique. Le film de Marco Berger repose sur ces deux acteurs au charme fou que la caméra parvient à sublimer. Chaque partie de leur peau devient un objet cinématographique. Le jeu intériorisé des comédiens mène le spectateur vers des contrées qu'il n'a peut-être jamais imaginées au cinéma, dans une sensualité folle. Le hors-champ, les silences, les regards, les hésitations, les frustrations, les incompréhensions, les non-dits, toutes les marques d'une passion mutuelle naissante ont totalement leur place ici. L'homophobie est cependant latente, intériorisée puis extériorisée par les deux personnages : l'un préfère accumuler les conquêtes féminines aux yeux de ses amis pour continuer à passer pour le mâle-alpha-hétérosexuel-conquérant, alors que l'autre, beaucoup plus timide, analyse son désir avant de le laisser exploser. Toute la force du film de Marco Berger repose, également, sur la focalisation : la caméra se braque sur Gabo, un personnage introverti qui n'est que rarement le centre de l'attention. Il passe ses journées à lire et à regarder les autres sans parler : on imagine, par ses regards, que la passion le submerge et l'engloutit. Un grand timide qui a peur de se méprendre, de prendre ses désirs pour des réalités, de mal interpréter le comportement de Juan.

Le film devient alors militant : comment accepter son homosexualité dans un pays où cela semble si compliqué ? Le cinéma argentin est pourtant l'un des plus ouverts d'Amérique Latine, reflétant, peut-être, une société qui évolue doucement, mais sûrement : les propositions de María Luisa Bemberg, de Lucrecia Martel ou encore d'Albertina Carri en sont un exemple frappant. Dans le film de Marco Berger, les personnages sont à portée de main l'un pour l'autre, tout en étant inaccessibles. Une montée en flèche de la passion des personnages, mais aussi de l'émotion du spectateur, pour un final doux-amer d'une simplicité, d'une douceur et d'une beauté folles, bouleversantes. L'ouverture vers l'universalité du désir homosexuel enfin accepté ? A découvrir de toute urgence !

 

Sortie nationale le 1 juillet 2020.

Aurore Kusy


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