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Yuli

Yuli

Un film de Icíar Bollaín
Avec Carlos Acosta, Santiago Alfonso, Kevyon Martinez, Edison Manuel Olvera, Yailene Sierra
Espagne | 2019 | 1h 44min
3 nominations Goya 2019, 1 nomination festival de San Sebastian 2018
Une étoile noire
Il eut été surprenant qu'à travers son film Yuli, la réalisatrice madrilène Iciar Bollaín, se contente de brosser le simple portrait d'un danseur cubain. Effectivement, sa filmographie témoigne pour chacune de ses réalisations, de son idéal d'engagement comme de ses préoccupations humaines, sociales et politiques. Une fois de plus, on retrouve son souci pour la lutte et la défense des minorités.
Par ce que nous pourrions qualifier d'autofiction puisque c'est le grand danseur Carlos Acosta lui même qui incarne son propre rôle à l'écran et que le scénario est basé sur ses mémoires publiées en 2008, Iciar Bollaín nous fait voyager entre La Havane, Londres et Houston, sur le parcours extraordinaire de ce danseur au talent hors normes. Cependant, comme nous le soulignions, c'est ici également l'histoire des difficultés et des injustices économiques, sociales et politiques sur l'île qui se dessine en filigrane. En ce sens, il nous semble opportun de faire remarquer que le scénariste de ce film, Paul Laverty, le compagnon de la réalisatrice, n'est autre que le scénariste de la majorité des films de Ken Loach.

Carlos Acosta, surnommé Yuli par son père en référence au fils du guerrier Ogún dans la religion Yoruba, porte en lui toute la problématique identitaire dont il sera question dans le film.

Issu de la classe moyenne cubaine, il vit dans des conditions déplorables à La Havane à cause du régime politique alors en vigueur dans les années quatre vingt. Son père, très soucieux de son avenir, désirant lui éviter de mal tourner au contact des gamins des rues du quartier, se bat pour l'inscrire à l'école nationale du ballet de Cuba. On sait l'importance de l'éducation, le culte de l'art et de la danse dans cette "république socialiste". Sa formation sera gratuite. Une aubaine pour le père de famille plein d'espoir pour son fils, chez qui les professeurs décèlent un talent de danseur exceptionnel. Seulement, si Yuli s'amuse à participer à des battles de breakdance dans les rues de la Havane et à imiter Michael Jackson, il demeure catégorique, il n'a aucune envie de devenir danseur : "¡ No quiero ser bailarín, yo quiero ser normal ! ". D'autant que sa formation artistique et son talent hors du commun, le poussent rapidement loin de sa famille, d'abord à Cuba, puis à Londres et à Huston. Incontestable icône, il intègrera à la grande fierté de toute sa famille, de son quartier, de son pays mais surtout de son père, l'English National Ballet et le Royal Ballet. Néanmoins, le décalage entre la solitude abyssale que lui provoque l'éloignement forcé de sa famille, de ses origines et son triomphe implacable, pose toute la question de l'équation du bonheur et de la réussite. Celle-ci est ardemment illustrée dans une scène entre le père et le fils lors du retour de l'enfant prodigue au pays. Les reproches du jeune homme éclatent envers celui qui s'est sacrifié au nom de ses propres projections sans écouter les réelles volontés de son Pygmalion, celui qui plein d'amour, étouffé par sa fierté et ses espoirs trop grands en devient aigri, déçu jusqu'à s'emporter avec égoïsme et douleur.

Les amateurs de danse apprécieront sûrement les longues scènes chorégraphiées et sensuelles, presque à la manière d'une comédie musicale, non sans référence à Singin' in the Rain. Quant à la rigueur et à la performance exigées dans les écoles de danse cubaines, tout comme dans les plus grands ballets évoqués dans le film, elles nous offrent une discipline et un rapport au corps qui évoquent la chronophotographie du physiologiste Etienne-Jules Marey ainsi que sa décomposition des phases du mouvement.

Les scènes de violence ne sont pas filmées à proprement parlé. Ce sont davantage leurs conséquences et la souffrance provoquée qui sont mises en avant. Canevas cohérent avec la recherche de transcendance de Carlos Acosta qui, dans sa vie comme dans le film, tâche d'exorciser, à travers ses créations artistiques, ce déchirement identitaire.

Depuis son âge adulte et depuis l'école de danse qu'il dirige actuellement à La Havane, entre procédé de flash back et mise en scène de la chorégraphie de sa vie, nous sommes amenés à reconstituer de manière chronologique, le puzzle de l'autobiographie de Carlos Acosta. C'est sous ce prisme que sont évoqués en arrière plan, les problèmes plus politiques qui règnent sur l'île tels que la corruption, le racisme, les différenciations entre locaux et touristes, les rôles des fonctionnaires du régime communiste, l'austérité. En revanche, nous regrettons un certain sentiment de superficialité et de lieux communs dans le traitement de ces sujets. Bien qu'ils ne soient pas au demeurant le sujet principal du film, ils semblent évoqués à la manière d'une liste ou d'un catalogue, trop légèrement, comme une succession de clichés. Ainsi, l'austérité et l'autorité du régime sont rappelées par une rapide coupure générale d'électricité. L'exil est schématiquement évoqué. Via le départ précipité de la grand mère de Yuli à Miami lors d'une scène très courte. Par le désir d'un de ses amis rapporté par les bribes d'une conversation sur lesquelles on ne reviendra à aucun moment dans le film. Pendant que Yuli est à Londres, lorsqu'il observe au journal télévisé l'espace de quelques secondes les informations sur les balseros qui tentent de fuir vers La Floride. Enfin, le danseur évoquera aussi en une phrase seulement, le thème de son autorisation de sortie du territoire. A plusieurs reprises, l'accent est mis sur le rôle salvateur du professeur qui accompagne le danseur tout au long de sa vie, le poids et le rôle de l'éducation inflexibles à Cuba sont ainsi confirmés. Yuli est victime dans son école d'une scène d'humiliation publique face à des camarades qui le traitent d'élève "indisciplinado" et à des professeurs qui le stigmatisent. Les limites du régimes sont encore ici succinctement mais efficacement montrées du doigt.

Toutes ces évocations éclairs suscitent une certaine frustration. Sommes-nous traités comme le public qui irait voir un film sur Cuba avec une liste de clichés et d'attentes qu'il suffirait d'effleurer pour les combler et remplir le contrat ? L'image de l'enfant livré à lui-même qui déambule dans les rues d'une Havane propre, brillante comme celle des cartes postales est trop évidente. C'est comme si Yuli parlait d'un Cuba à l'européenne. Tout ce que l'Européen attend est compendieusement évoqué. Un des meilleurs moyens pour y parvenir était enfin celui de confier à un guide touristique la réplique présentant la ruine de l'Université des Arts, projet architectural de Fidel entamé après la Révolution, ayant pâti, comme le liste le personnage dans un souci de vitrine historique, de l'épisode de la baie des Cochons, des sabotages, de l'attitude des soviétiques.

Cette façon légère, presque réductrice d'aborder les problèmes politiques, tout comme le jeu lointain des acteurs, ne donne malheureusement pas au film les moyens de nous faire passer trop d'émotions profondes. A la manière d'un ballet trop classique et discipliné, brillant et lisse, les sentiments restent derrière l'écran, rangés. La surface selon laquelle la politique est abordée semble témoigner de la surface émotionnelle à laquelle nous demeurons jusqu'au générique de fin. En outre, par le biais des jeux de lumière, des effets créatifs et artistiques de la scène, nous remarquons que les intentions poétiques sont nombreuses mais elles ne nous atteignent pas.

On contemple néanmoins avec délectation les plans généraux et les plans d'ensemble sur la Havane. Des vues envolées pour cette ville si aérée. On est séduit par son malecón et ses couleurs chamarrées. La photographie des quartiers populaires parvient à nous faire ressentir cette ambiance particulière des Caraïbes, enfin un peu de chaleur. On apprécie l'accent cubain qui contribue immanquablement à l'authenticité de ce voyage.

Les moments dansés lors desquels Carlos Acosta transcende sa souffrance au moyen du processus de création, lors desquels il est dans son élément, ceux à travers lesquels la danse contemporaine semble se libérer de la rigidité puriste pour évoquer la liberté, sont sans doute les moments où les émotions parviennent le plus à nous pénétrer. Carlos Acosta n'arriverait donc à être touchant par son art en tant que personnage du film mais également par son jeu d'acteur en tant qu'interprète, qu'une fois les carcans et les règles du classique brisés ? La frontière entre acteur, personnage, autofiction et autobiographie semble très fine voire confuse, c'est presque une métafiction qui se met en place. Ce n'est qu'une fois affranchis, que Carlos Acosta se donne le droit de retourner vivre à La Havane et de résoudre sa question identitaire attenant à l'origine Yoruba fantasmée de son père.

Somme toute, les carcans du classique, du contrôle et de la discipline nous semblent avoir enfermé ce film et ses acteurs, comme s'il étaient finalement prisonniers de leur propre mise en abîme. Il n'empêche que le talent de Carlos Acosta est extraordinaire et que son parcours n'en est pas moins éblouissant puisqu'il est "le premier Roméo noir du Royal Ballet".

Julie Mies


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