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Les oiseaux de passage

Un film de Ciro Guerra, Cristina Gallego
Avec José Acosta, Carmiña Martinez, Jhon Narváez, Natalia Reyes, Greider Meza
Drame, Thriller | Colombie, Danemark, Mexique | 2018 | 2h 01min
Film d'ouverture Quinzaine des Réalisateurs Cannes 2018, Prix du Meilleur Film, Festival de Biarritz 2018, Festival de Beaune 2018
D'une famille de Wayuu et de la naissance des cartels
Le récit débute dans le désert de La Guajira. Peu d'informations sont transmises au spectateur sur un plan fixe très large. La terre sèche et le ciel clair pour horizon. Une silhouette au loin vient dans notre direction. L'argument se situe entre les années 1960 et 1980 au nord-ouest de la Colombie. La région abrite des écosystèmes contradictoires : le désert et la Sierra de Santa Marta. Dans ces deux milieux, des familles réunies en clans. Ils sont tous les Wayuu : le peuple des origines de cette région, maître dans l'art du tissage et à l'organisation sociétale très définie.
C'est avec la silhouette de José Acosta dans le rôle de Rapayet Abuchaibe que le film s'ouvre. Il porte une caisse, se trouve debout face à nous. A ses côtés, nous sommes à l'aube de la « bonanza marimbera » qui le mènera vers son déclin et celui des siens.

Il était une fois les Wayuu ...

Vierges de toute information qui nous aurait influencés avant la projection, nous en sommes sortis avec la certitude d'avoir vu un film qui nous marquerait à jamais. Les Oiseaux de passage récupère la culture d'un territoire depuis des points de vue appartenant à ces mêmes territoires. Pas besoin de traduction, pas besoin d'introduction explicative, pas besoin de médiateur. Les chants des conteurs Wayuu percent le récit et partagent une bande son inattendue dans une structure narrative en cinq chants. Nous sommes prêts à voir le film comme si nous y étions, à découvrir leurs légendes, leurs langues, leurs danses et leurs croyances.

Les Oiseaux de passage raconte comment une famille s'est enrichie au rythme de l'expansion du commerce de la marijuana. Deux cousins, l'un cultive le produit (déjà utilisé pour les besoins médicinaux des autochtones) et l'autre, Rapayet, le vend à un acheteur étranger. D'une grande dot à réunir au développement massif d'un trafic illégal, il aura fallu quelques années seulement pour que le mécanisme s'installe rapidement à La Guajira. Le clan cultivateur de la Sierra, le clan du désert et celui de l'acheteur étranger connaissent une époque dorée. L'enrichissement est mutuel et visible ; tous avides d'argent et de pouvoirs. L'équité connaît des limites, les vices s'emparent des maillons d'une chaîne qu'ils pensaient tous invencibles. Telle la chronique d'une mort annoncée, les individus chutent un à un. Les temps de prospérité et de paix sont menacés ; les clans ne sont plus que des feuilles dans la bourrasque. La parole ne sera pas suffisante et les châtiments deviendront la seule réponse envisageable à la réparation et à la compensation des Wayuu. Le Macondo construit sera détruit, la noce originale punie. Le conteur rappellera le mythe et redonnera dignité au peuple des lecteurs de rêves.

... portés au grand écran

Le récit cinématographique est extrêmement riche. Certains diront que la facilité d'opter pour un épisode historique associé à la naissance du narcotrafic en Colombie apparait répétitive et réductrice. Mais c'est une réalité qui a changé le cours de leur histoire. Nous sommes séduits par le traitement du thème : de l'intérieur, depuis les terres d'origine. Et ce ne sont pas les plans larges et fixes qui sont en reste. Les acteurs excellent dans leurs interprétations. On pense à Jhon Narváez que l'on voit interpréter la dernière danse de son personnage Moises en chantant les paroles de Diomedes Díaz « Yo soy el gavilán mayor y en el espacio soy el rey », à la mère Úrsula (Carmiña Martínez) face aux palabreros ( les pütchipü'üi, patrimoine culturel immatériel) et anciens de tous les clans réunis pour prendre une décision conséquente, aux pleurs des femmes aux visages voilés, à Peregrino (José Vicente Cotes) qui ne montre jamais ses yeux bien qu'il soit le messager du clan maternel composé par Úrsula, à Leonidas le fils délaissé et irresponsable (Greider Meza).

C'est aussi par le récit en soi, ses références culturelles et historiques portées à l'écran sous forme de métaphores et d'allégories que le film se démarque du documentaire et où le merveilleux en dit bien plus que le réalisme. Ce sont les rites exposés qui nous viennent encore à l'esprit : la danse de la Yonna, les cérémonies funèbres, les dialogues sacrés en wayuunaiki, les colliers en tumas pour la dot, les actes qui doivent refléter les paroles, les dessins dans la terre, les esprits qui les ont à l'œil... Les croyances des Wayuu, leur langue, leurs procédés, leurs principes et valeurs, leurs us et coutumes imprègnent chaque plan du film. Des plans à l'horizontalité vertigineuse. Des cadrages précis et symétriques pour ajouter à la dimension légendaire du thème, pour mieux mémoriser leur vérité. Des plans filmés en face à face qui rappellent pourquoi Uribia est la capitale indigène de Colombie, pourquoi leur système normatif fait partie du Patrimoine culturel et immatériel de l'Humanité, pourquoi ils sont portés à l'écran comme indestructible.

Gabriel García Márquez- et nombreux sont les spectateurs qui y penseront certainement - avait ouvert la voie à une écriture nouvelle par son livre Cien años de soledad. Le boom du roman latino-américain déferlait sur la planète littérature, en Amérique latine, en Europe et dans le monde entier dans les années 70. Le « boom » du cinéma latino-américain pourrait bien s'accélérer au rythme du vallenato avec le Macondo de Les Oiseaux de passage. La rencontre avec ce film est privilégiée, nous lui souhaitons d'être largement prolongée. Parce que, voir Les Oiseaux de passage, c'est recevoir le trésor d'une civilisation. Parce que Les Oiseaux de passage donne puissance à la parole par sa mise en image et en son. Le mythe est créé, l'histoire est transmise.

Marie-Ange Sanchez


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