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Affiche

L'homme à la moto

Un film de Agustín Toscano
Avec Sergio Prina, Liliana Juarez, Leon Zelarayan, Daniel Elias, Camila Plaate, Pilar Benítez Vibart
Drame | Argentine, Uruguay | 2018 | 1h33
Quinzaine des Réalisateurs 2018 - 4 nominations
Motoarrebatador (ou motochorro): voleur en moto qui effectue ses vols à l’arrachée.
Agustín Toscano, né à San Miguel de Tucumán (Argentine) en 1981, signe son premier long-métrage en solo. Après quatre ans d’efforts, et avec le soutien de la Quinzaine des réalisateurs du festival de Cannes, il réalise avec son équipe (presque sa « famille ») un film entre tragicomédie et thriller psychologique qui dérange. Sur fond de conflits sociaux et d’insécurité, son film montre l’angoisse existentielle de ses personnages. Un couple improbable et anti-glamour, deux êtres que le hasard et le désir de survivre réunissent, en sont les protagonistes principaux.

Survivre

Miguel Angel (Sergio Prina) voleur de peu d’envergure, vit de vols à l’arraché en duo grâce à sa moto rutilante dans les rues de Tucuman. Mais cette fois la victime, une femme mûre, incarnée par Liliana Juarez, s’accroche à son sac et est traînée sur une bonne distance avant de s’effondrer ; elle en sortira amnésique et devra faire un long séjour à l’hôpital. C’est là que, rongé par le remords et le désir de se racheter, Miguel la retrouve et établit avec elle une relation fondée sur le mensonge.

Désir de rédemption et fausse(s) identité(s)

Miguel est un jeune homme rondouillard qui vit d’expédients. Sa moto et son jeune fils Léon, de 11 mois, sont ses seules passions. Sans argent, cachant ses larcins, il souhaite avant tout assumer son rôle de père. Car il n’a ni femme, ni maison, ni avenir. Et sa solitude est égale à celle d’Elena. 

Car la relation avec son père comme avec son ex-femme sont difficiles, et sa situation sociale précaire ; il dort dans la rue, sur un banc, près de sa moto. Il voit son fils deux fois par semaine, et son père, à la campagne, pour cacher son butin. Sa fuite en avant marque le pas avec cette culpabilité ; il va chercher à se racheter et découvrir une maison, s’inventant une parenté improbable avec cette femme devenue momentanément amnésique.

Nouvelle vie

Elena, méfiante et perdue, va trouver en Miguel un fils ou un neveu ; lui, une mère absente de sa vie. Il va prendre soin d’elle, s’encombrant de mensonges qui s’enchaînent au fur et à mesure des rencontres. Son désir de rachat et son rôle de père le conduisent à rejeter sa vie d’avant ; il essaie de rompre avec son père, avec ses complices. Pas si facile…

Il s’introduit dans une maison grande comme une autre vie, pleine de souvenirs, un havre de paix provisoire pour Leoncito le petit garçon. Il cherche à profiter du contexte social défavorable : la grève des policiers et les pillages des magasins (en 2013), mais les caméras de surveillance veillent. Le spectateur devient complice de ses mensonges. Mais sa seconde chance bat de l’aile.

Ce qu’en dit le réalisateur

Agustín Toscano retrouve les deux personnages principaux de son premier long-métrage filmé en collaboration avec Ezéchiel Radusky, Los dueños (des employés envahissent un lieu dont les propriétaires sont absents), récompensé par la Semaine de la Critique en 2013 : Sergio Prina et Liliana Juarez. Alors qu’il traitait des tromperies, cette fois il aborde les thèmes de la culpabilité et de la rédemption.
Ces acteurs, il les connaît donc bien : il les a fait travailler sur les planches, il est issu de la même faculté de théâtre de Tucumán. Il a tourné à Tucumán, au milieu des siens, jouissant de l’appui de la population (par exemple, les vrais policiers en moto, l’authentique supermarché pillé). Le projet, issu d’un processus collectif, a reçu l’appui du gouvernement et de la ville de Tucumán. Mais il a nécessité quatre ans de préparation, d’écriture et de recherche de financement. Car on filme peu dans cette région d’Argentine.

A l’origine du film, un choc personnel : sa propre mère a été victime d’un vol semblable, agressée et traînée au sol pour lui voler son portefeuille. Pour Agustín, le voleur ne pouvait que se repentir, hanté par la culpabilité, tourmenté par les conséquences de ses actes, persécuté par son ombre et sa conscience.

Radiographie

Le contexte social est présent mais n’interfère ni n’explique ; le regard du spectateur est juste sollicité par la vétusté, la précarité, le chaos des pillages. Le réalisateur traite lui-même son film de « radiographie de la périphérie de Tucumán », la ville la plus petite et la plus surpeuplée d’Argentine.

Un point commun entre les deux protagonistes est aussi cet exode nécessaire de la campagne -le paradis perdu, le monde des valeurs et de la beauté- vers la ville où rien n’est facile ni beau. Elena et Miguel sont déracinés ; elle est venue pour travailler comme domestique, il vole pour subsister.

Cet univers fait de contradictions, Agustín le met en relief visuellement avec des images parfois léchées, des contre-plongées significatives, une bande sonore en leitmotiv (balade) comme pour ponctuer un road-movie.

Ce sont avant tout des personnages décalés, seuls, en fuite, rattrapés par leur passé et leurs contradictions.

« Il y a quelque chose d’irrationnel dans les personnages, ils ont un comportement erroné qui va à l’encontre de l’ordre social établi ».

La volte-face est inévitable.

Entre vol d’identité et rédemption, le film navigue dans la complexité de l’esprit humain, et c’est ce qui en fait l’intérêt. Pour cette humanité qui cherche à survivre, le film mérite le détour.

Film vu dans le cadre du Festival Regards de Valence - Mars 2019

Françoise-Claire Buffé-Moreno


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