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Oreina. Le cerf

Un film de Koldo Almandoz
Avec Laudad Ahmed Saleh, Patxi Bisquert, Ramón Agirre
Drame | Espagne | 2018 | 1h 28min
SSIFF 66
Oreina
Le deuxième long-métrage de Koldo Almandoz arrive deux ans après le surprenant et original Sipo Phantasma.

Ce second travail est une œuvre qui se veut plus conventionnelle tout en maintenant l'objectif d'un film qui donne du temps au temps de narration. L'ensemble est plus conforme au cinéma dit « grand public », la proposition visuelle et le montage plus réguliers. Oreina n'en est pas moins intéressant, fort de ses personnages et de son lieu de tournage, il séduira les spectateurs d'un cinéma très contemplatif.

La Ría del Oria et des Hommes

La production de Koldo Almandoz est signée Txintxua Films et distribuée par l'audacieux Gabarra Films-Cinéma L'Atalante. Nul besoin de s'informer en amont de la projection; au fur et à mesure des séquences, cette marque de fabrique est évidente. Nous retrouvons avec plaisir une réalisation au cadrage très précis, à la lumière hyperréaliste, à la mise en scène calculée. En ce sens le film est beau, comme si tout était à sa place. La personnification de la région de Saria (Guipúzcoa) est indéniable : les marais sont un entre-deux qui enferme des êtres séparés par choix, obligation, dispute, intolérance, mépris, homophobie, racisme. Ils évoluent dans un décor végétal et cimenté. Les zones industrielles, la crise économique et le délabrement sont filmés dans le silence, dans la discrétion des bruits du quotidien, dans la froide solitude des foyers. Les drames frappent fort dans une situation où tous semblent s'être embourbés : l'errance en découle comme la seule option de survie. Une jeune fille, Joana (Erika Olaizola), travaille dans la station d'essence de son père. Elle rêve d'ailleurs mais ne s'engage dans rien ni avec personne. Deux frères d'une cinquantaine d'années, en conflit, coexistent sans s'aimer. Martín (Ramón Agirre) ne parvient pas à s'assumer pleinement et vit son quotidien dans un état de flagellation constante, José Ramón (Patxi Bisquert) lutte contre son cœur de pierre, ne serait-ce qu'avec une bouillotte improvisée. Le jeune Khalil (Laulad Ahmed Saleh) chevauche sa moto, la barque du pêcheur, fait des sales boulots. Lui seul porte l'espoir, comme les bois du cerf qui se régénèrent. Il observe de près les personnages en fracture. Les scènes de jour se ressemblent, le temps est long et le regard suggestif contrairement aux scènes de nuit dans lesquelles les personnages maîtrisent beaucoup moins leurs émotions et débordent. Les uns confient leurs "é-cœur-chures" au fil de l'eau et d'autres cèdent à la tentation du désir interdit puis s'en culpabilisent aussitôt. La procession expiatoire des personnages est rythmée par l'utilisation de chants sacrés émanant d'une chorale diégétique (musique de Elena Setién et Ignacio Bilbao). C'est pour ce détail, et pour bien d'autres à ne pas révéler, que nous affirmons que le film est alors beaucoup moins conventionnel que le réalisateur ne le souhaitait. 

Un film original qui n'en a pas l'air


Koldo Almandoz a souhaité s'aventurer sur un terrain plus commun de la narration. Raconter des histoires singulières d'une manière plus universelle et toucher le souffle de spectateurs prédisposés. Certes, la proposition est claire mais le film est aussi autre car il fonctionne par un jeu d'impressions (photographie de Javier Agirre Erauso). De longs plans réveillent notre perception sensitive. La mise en situation est provoquée, les rythmes ralentis et la narration en ressort par à-coups destabilisante. Tout comme pour Sipo Phantasma, l'on se demande où le réalisateur nous emmène et pourquoi cette forme ou ces péripéties. Et fort heureusement que la réflexion arrive et nous pousse à être plus attentifs. Dans le cas contraire, l'œuvre ne serait que la juxtaposition fade de conflits actuariels et de paysages inanimés. Là encore, le montage de Laurent Dufreche a joué un rôle fondamental. Comment faire pour que les personnages restent en nous si leur présence à l'écran n'est pas savamment dosée? La nouvelle approche cinématographique de Koldo Almandoz est peut-être timide et lente mais elle réserve des surprises.

Tout comme le lieu d'où surgit l'histoire, le regard du réalisateur est peut-être en transformation; plus préoccupé par une image parfaite, un langage plus universel. De toute évidence, le traitement de la durée dans le film reste bien à lui : créatif. Nous apprécions de voir ses tâtonnements esthétiques certainement influencés par d'autres cinémas poétiques tels que celui d'Asier Altuna (Amama), de Montxo Armendáriz (Obaba) ou encore de Pol Rodríguez avec Quatretondeta.

 

 

Marie-Ange Sanchez


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