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L'Ange

Un film de Luis Ortega
Avec Lorenzo Ferro, Chino Darín, Daniel Fanego, Cecilia Roth, Luis Gnecco
Drame | Argentine, Espagne | 2018 | 1h 58min
5 nominations "Un certain Regard" au Festival de Cannes 2018
L’Ange, le cinéma pop-up qui nous vient d’Argentine
Le long-métrage de Luis Ortega (Lulu, 2014 ; Monobloc, 2005 ; Caja negra, 2002 ; deux séries : Historia de un clan en 2015 et El Marginal en 2016) s'appréhende comme un film de genre. L'idée de reconnaître les éléments constitutifs habituels des films de voyous attire le fidèle spectateur mais... il a bien plus d'originalité et de pistes déroutantes que d'autres biopics de bandits.
L'Ange se déguste avec étonnement, plan surprise après plan surprise, depuis la première danse du jeune Carlitos (Lorenzo Ferro) sur la musique de La Joven Guardia « El extraño del pelo largo » jusqu'au return de la soul initiale, sur fondu noir. Un long-métrage à la hauteur du véritable scandaleux Carlos Eduardo Robledo Puch dit « L'ange noir » dans le Buenos Aires des années 70.

Un récit en virages secs

Le spectateur prend le rythme du film dès la première séquence. C'est dans la cadence de Carlitos qu'il découvrira comment le jeune angelot deviendra l'ange exterminateur. Loin du stéréotype du délinquant juvénile, Luis Ortega met en scène la naissance d'une beauté fatale qui nous rappelle les aventures du séduisant Arsène Lupin. Ortega filme le personnage avec sensualité et nous tient en haleine avec un récit mêlant actions démentes, violences froides, situations érotiques, musiques envoûtantes et tonalité chamanique. L'Ange est une fenêtre ouverte sur une incarnation angélique du mal, un péché luxuriant, le baiser de la femme-araignée volé au spectateur (cf. El beso de la mujer araña de Manuel Puig, 1976).

Carlitos cambriole de magnifiques maisons pour la beauté du geste, vole et aime voler - un « Corazón contento » comme le chante Palito Ortega- ; il mange avec faim les plats de sa patiente mère et parle peu avec son père travailleur. Un adolescent pas comme les autres pour qui les échelons de la violence ne seront que des actions sans autre conséquence que le plaisir de vivre librement. Ses larcins le conduisent à se rapprocher de son nouveau camarade de classe Ramón, fils d'un voyou pas totalement has been, et ensemble ils réaliseront plusieurs coups, parfois des cambriolages, des vols et inopinément des meurtres. Leur passion pour les casses unira leur sensualité de truands dans une fin aux effluves amoureux. Le provocateur sera tué, le presque retraité recalé et l'ange arrêté. Une fin attendue mais la caractérisation des personnages reste finement délirante.

L'esthétique des années 70

Tout est pensé : le Buenos Aires des années 70 est flambant, le comportement des jeunes décontracté et spontané, celui des anciens un peu plus stricte. Les tenues à la croisée entre la mode hippie, rock et disco, les couleurs et les motifs rétro. L'architecture et la symétrie habillent les foyers de la classe moyenne en Argentine, les beaux quartiers semblent sûrs et joyeux, les bandits repérables. Mais la drogue, la corruption et les armes sont encore un enjeu tout comme la beauté surgit ici plus criminelle que la laideur. L'attention pour le raffinement est portée par Julia Freid (décors), Julio Suárez (costumes), Julián Apezteguía (directeur de la photographie) et participe au portrait précis du personnage principal qui bouleversa la population car ces airs de jeune homme bien élevé des quartiers respectables défièrent les raisonnements des sociologues, psychologues et policiers concernant la typologie des criminels. Le film est, en ce sens, splendide et démentiel. Les rôles sont savamment attribués à des acteurs qui font aussi partie de générations différentes, reconnaissables et admirés tant à l'échelle nationale qu'internationale : Cécilia Roth (Aurora la mère), Luis Gnecco (Héctor le père), Mercedes Morán (Ana María), Daniel Fanego (José), Ricardo Mario Darín « El Chino », fils de Ricardo Darín, dans le rôle de Ramón, compagnon des routes obscures de Lorenzo Ferro pour Carlitos, fils de Rafael Ferro. Des duos de fureur qui transporteront les spectateurs dans les antres du pénitencier au son de « La casa del sol naciente » de Palito Ortega.

Nous nous réjouissons de cette mise en parallèle entre les acteurs et actrices plus anciens qui ont porté au cinéma des personnages dramatiques et historiques nécessaires à l'expression engagée des cinéastes argentins et les plus jeunes acteurs porteurs de personnages digressifs qui font trembler les sociétés contemporaines et remettent en question les gouvernements en place.

L'Ange est un film à déguster. Il porte à l'écran le portrait d'un adolescent criminel, à la beauté et réflexion ensorcelantes, bien que complètement antisocial. Le film de Luis Ortega est la preuve d'une créativité renouvelée qui prend place sur les écrans internationaux. Les thèmes de divertissement permettent encore d'en dire long, d'une autre manière, un peu comme la « Milonga del Angel » d'Astor Piazzolla, sur l'histoire d'un pays et sur les ambitions de sa jeunesse cinéaste.

Marie-Ange Sanchez


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