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Les Héritières

Un film de Marcelo Martinessi
Avec Ana Brun, Margarita Irún, Ana Ivanova
Drame | Paraguay, Allemangne, Uruguay, Norvège, France, Brésil | 2018 | 1h 38min
Ours d'Argent à Berlin, Meilleure interprétation féminine, 2018, Prix Alfred Bauer, Berlin, 2018, Prix de la critique internationale, 2018
Les Héritières ou une nouvelle fenêtre pour le cinéma paraguayen
Les Héritières, une histoire inattendue venue du Paraguay et réalisée par Marcelo Martinessi fait suite à son documentaire La voz perdida (2016, Meilleur court-métrage au Festival International de Venise) et à ses trois courts-métrages El baldío (2013), Calle última (2011) et Karai norte (2009). Ana Brun (Chela), Margarita Irún (Chiquita), Ana Ivanova (Angy), Nilda González (Pati), María Martins (Pituca) et Alicia Guerra (Carmela) forment le casting détonnant de cette première fiction, osée et bienvenue.
Les Héritières traite en premier lieu de l'histoire d'amour d'un couple de femmes homosexuelles de plus de 60 ans et de bien plus par analogie. C'est une grande porte qui s'ouvre à nouveau sur le cinéma paraguayen avec le travail de Marcelo Martinessi et après 7 cajas de Juan Carlos Maneglia et Tana Schémborien 2015. La thématique engagée surprend et en donne plus à voir qu'on ne pourrait le croire.

La décadence de la bourgeoisie

Deux femmes proviennent de la classe dorée du Paraguay. Elles ont pour voisines d'autres femmes, pour la plupart veuves, elles aussi évoluant dans une classe privilégiée. Elles se retrouvent toutes à vivre les conséquences de la décadence de leur rang, touchées elles aussi par les pierres de la corruption et de l'injustice jetées dans la mare de la démocratie.

Les dernières cibles : les héritières, Chela et Chiquita. Elles le sont d'un système qui n'est plus. Ce sont celles de la transition entre les conservateurs et le peuple volé. Elles sont toutes celles qui ne s'engagent pas pour sauver les meubles mais plutôt pour s'en défaire et se sauver de l'engloutissement général. Une once d'humanité chez ces puissantes est peut-être le véritable trésor dont elles héritent et qu'elles laissent en héritage, malgré la tentation de sauver les apparences. Chela l'artiste peintre deviendra taxiste par la force des choses, Chiquita vivra un emprisonnement de quelques mois suite à une fraude fiscale, Angy séduira Chela à outrance, les veuves ne s'arrêteront pas de jouer aux cartes dans des salons rococo. Toutes se cherchent, se croisent, se parlent ou se mentent. Rigoberta Menchú disait que savoir d'où l'on venait était consubstantiel au chemin que l'on se frayait. Peut-être que c'est depuis ce même aphorisme que Marcelo Martinessi a réalisé ce film aux âmes décaties mais parmi lesquelles l'espoir perdure. Chela et Chiquita se sont aimées longtemps dans un pays où le machisme et la discrimination ont régné par dessus-tout, même pour leur élite, jusqu'à très récemment. Martinessi aborde une génération de femmes expérimentées, à l'esprit étriqué ou largement libérées et nous parle de son pays avec finesse et élégance.

Un hommage à l'espoir

La faillite comme une fenêtre ouverte sur un quartier riche d'Asunción, un point de basculement pour le personnage principal Chela et une réflexion forcée pour un spectateur non averti. Voilà le pivot sur lequel s'articule la proposition de Marcelo Martinessi. Si finalement Chela se rendait compte que son monde ne la protégeait plus d'elle-même ni de ses inspirations, que Chiquita la séduisait et la réprimait à la fois. Elle évolue de l'état de peintre fatiguée à celui de l'artiste épanouie. Lâcher du lest, se détacher de ce qui n'est plus à soi et trouver une vie quotidienne autre. Voilà la fable de l'espoir que lance Marcelo Martinessi sur les toiles françaises. L'esthétique est harmonieuse, les demeures, la prison de femmes aux frontières confuses et la vieille voiture de Chela sont des plateaux de tournage très soignés (photographie : Luis Armando Artega, Ixcanul de Jayro Bustamente en 2015). Les femmes sont filmées poudrées ou non, habillées ou non, âgées ou non, amoureuses ou non et surtout libérées par l'image car on les voit telles qu'elles sont : de la peau et des cœurs. Nous gardons en tête l'image de Chela qui est prise dans les bras d'une femme qui représente toutes les femmes massacrées des communautés indigènes, alors arrive la réconciliation. Réalisme de la figure, mise en scène qui prend son temps, des décors sans filtres. Nous pouvons y voir une influence avouée de l'écrivain Gabriel Casaccia avec ses titres La babosa (qui est aussi le nom de la maison de production de Martinessi et du film) ou Los herederos.

Le soin est donc fondamental dans ce film : Martinessi a bien compris que la mémoire collective méritait un regard cinématographique attentif, qu'un cinéma méritait des propositions engagées, que les femmes trop fréquemment caricaturées méritaient une créativité libérée. Le réalisateur et scénariste, l'héritier des temps obscurs, se sauve de l'ombre et ouvre certainement un nouveau chapitre visible du cinéma paraguayen au-delà du système sclérosé d'un pays.

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