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Muchos hijos, un mono y un castillo

Un documentaire de Gustavo Salmerón
Avec Julita Salmerón, Gustavo Salmerón
Documentaire | Espagne | 2017 | 1h30
Prix Goya 2018 dumeilleur documentaire, Prix Platino du meilleur documentaire , Meilleur documentaire, Festival de Karlovy Vary, Hamptons International Film Festival
Julita crève l'écran
Prima Opera de Gustavo Salmerón, acteur de formation, nous offre, à l’occasion du 11ème festival Dífferent ! qui se tient au Majestic Passy à Paris du 20 au 26 juin 2018, un documentaire de 88 minutes sur sa mère, Julia Salmerón, âgée aujourd’hui de plus de quatre-vingts ans. Quatorze ans d’enregistrements vidéo, voilà le trésor de Salmerón. Des enregistrements sur sa famille – principalement sur sa mère – dans une nouvelle étape de sa vie : son château, acquis quatorze ans plus tôt grâce à l’obtention d’un héritage monumental, doit être cédé pour rembourser des dettes. Le McGuffin (ou prétexte) : des vertèbres égarées de la grand-mère assassinée que le réalisateur, son fils, souhaite trouver et enterrer. Une mémoire enfouie dans des centaines de boîtes et réveillée par la caméra judicieuse de Salmerón.

Beaucoup d’enfants

Notre premier contact avec Julita se fait par une caméra cachée fixe en plan mesa camilla (plan poitrine, en référence aux tables rondes avec châssis et nappe épaisse). Julita déjeune avec son cafe con leche dans un verre à eau épais accompagné de galletas sin azúcar. Elle les trempe et les déguste, le regard perdu dans son riche pays imaginaire. Elle a les yeux brillants des grandes gourmandes de la vie. Le titre devient explicite : elle rêvait d’avoir beaucoup d’enfants, un singe et un château. L’heure du bilan arrive avec la saisie du château familial : ses désirs étant réalisés, elle peut enfin organiser sa mort. Elle a eu six enfants, des garçons et des filles, elle a perdu un septième enfant puis un singe est arrivé dans sa vie comme remplaçant, et enfin le château.

Julita est une femme non conventionnelle venant d’une famille de classe moyenne, aussi décimée lors de la guerre civile, survivant grâce à son entrée aux Phalanges, plus par vengeance que par conviction, une Espagnole clamant  l’illégitimité de la Monarchie à l’âge de  raison, critiquant ses privilèges après avoir regardé sans vraiment l’écouter le discours d’abdication du Roi. Julita est une femme bedonnante atteinte aussi d’un Syndrome de Diogène. Somme toute, elle fait partie de ces êtres transcendantaux qui nous attirent, pour diverses raisons et pas seulement empathiques. Son extravagance l’élève au rang des matriarches délirantes et gouvernantes. Des enfants non chéris par des câlins mais toujours là, un mari amoureux et patient, toujours parcimonieux. Le temps du montage final des 14 ans d’enregistrements de Gustavo Salmerón est celui de la clémence : nous ne savons pas ce que font les enfants de Julia devenus adultes, nous les sentons distants vis-à-vis de cette femme qui a vécu, le mari parle peu, deux de ses petites-filles sont silencieuses, elles complètent la cour de Julita, une femme vue depuis son extravagance, sa boulimie du matériel et sa joie turbulente. C’est une femme tourbillon qui, dans son immobilisme, dû à son poids et à son syndrome de Diogène, est prise dans le montage pétri d’images sauvages. La qualité photographique du documentaire rappelle les albums photos : une lumière nostalgique qui rend tous les sujets photographiés espiègles.

Un singe

Le singe est le reflet animal de Julita L’Atta-chiante. Avec lui, on la sent plus expressive, toute communicante d’amour. Cette étape de sa vie retracée par ses propos et des clichés de l’époque se déroule sous le signe du jeu compensatoire, du délire affectueux, d’une vie contée jusqu’à la rupture avec cet animal, plus « mordant » qu’elle. Il a comblé le vide laissé par le septième enfant, le défunt. Les souvenirs qui précèdent le changement économique de la famille, sont très présents dans sa mémoire. Le singe représente ainsi une parabole lui permettant d’accéder à sa vérité : la joie de vivre. Vivre simplement oui, mais vivre le cœur débordant d’amour. Le portrait de Julita, tantôt profond, tantôt superficiel, dépasse le jeu de sa propre vie : son entêtement peut être ridicule, ses réponses et ses intérêts décalés, sa tendresse maladroitement distribuée. Les caméras de Salmerón ont filmé une allégorie de la folie douce de vivre. Voilà son deuxième rêve réalisé puis son troisième rêve devient réalisable car « du jour au lendemain nous sommes devenus super- riches ».

Et un château

Le singe a marqué une transition de la réalité à la surréalité de Julita. L’héritage financier s’est matérialisé dans l’acquisition ultime : la possession du château. Le documentaire de Gustavo Salmerón est un emblème de la vie mise en scène à la manière des vanités dans la peinture. Le château est montré vivant grâce aux archives audiovisuelles les plus anciennes et presque mort par les images les plus récentes. Son contenu est déplacé dans un immense hangar, faisant guise de grenier hyperbolique, illusoire et futile mais à la fois cohérent d’objets qui portent le sens de la vie tout entière de Julita - « chaque objet est un bout de vie »-. Il est au centre du royaume que Julia a touché et a amélioré. Sa vanité n’est pas un conte de fée ou de princesse mais bien un conte de Reine. Le château est sa caverne aux trésors, le refuge idéal pour cette femme pirate qui a traversé les mers de l’Histoire de l’Espagne à sa manière, depuis la guerre civile jusqu’à l’abdication du roi Juan Carlos de Borbón, et occupe aujourd’hui la toile blanche des salles de cinéma. L’humour sauve son image de bourgeoise capricieuse et plaintive. Il nuance nos réflexions sur ce que peut être une matriarche et sa représentation au cinéma (cf. El Mundo Entero de Julián Quintanilla, 2017 ; Maman a cent ans de Carlos Saura, 1979 ; Carmina o revienta de Paco León, 2012 ; Todo sobre mi madre de Pedro Almodóvar en 1999).

C’est intentionnellement que nous ne dévoilons aucune des anecdotes de Julita – une étoile bigger than life – qui nous ont provoqué des fous-rires, des agacements, des pincements au cœur et des bouches bées. Nous conclurons ici que le film de Gustavo Salmerón dispose d’un potentiel démesurément costumbrista (relatif à la chronique des mœurs) pour faire briller ici et là sa Julita. Le réalisateur qui voulait enterrer la vertèbre cachée de sa grand-mère assassinée raconte ici l’histoire d’une femme, sa mère, qui avait rêvé d’avoir beaucoup d’enfants, un singe et un château.

 

Vu dans le cadre du festival Dífferent! 11ème édition - Paris (Juin'18)

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